—Non, pas trop, mais faut espérer que ça ira mieux un jour.
Comment ce pauvre être disgracieux et gauche était-il arrivé à faire le métier qui demande le plus de grâce, d’adresse, de ruse et de beauté? Mystère. Paris, d’ailleurs, est plein de filles d’amour laides à dégoûter un gendarme.
Que faisait-elle pendant les six autres jours de la semaine? Plusieurs fois, elle nous avait dit qu’elle travaillait. A quoi? nous l’ignorions, indifférents à son existence.
Et puis, je l’avais à peu près perdue de vue. Notre groupe s’était émietté peu à peu, laissant la place à une autre génération, à qui nous avions aussi laissé Ça ira. Je l’appris en allant déjeuner chez Fournaise de temps en temps.
Nos successeurs, ignorant pourquoi nous l’avions baptisée ainsi, avaient cru à un nom d’Orientale et la nommaient Zaïra; puis ils avaient cédé à leur tour leurs canots et quelques canotières à la génération suivante. (Une génération de canotiers vit, en général, trois ans sur l’eau, puis quitte la Seine pour entrer dans la magistrature, la médecine ou la politique.)
Zaïra était alors devenue Zara, puis, plus tard, Zara s’était encore modifié en Sarah. On la crut alors israélite.
Les tout derniers, ceux à monocle, l’appelaient donc tout simplement «La Juive».
Puis elle disparut.
Et voilà que je la retrouvais marchande de tabac à Barviller.