Et chaque jour, chaque nuit recommençaient ces abominables hésitations et ces souffrances que rien ne pouvait calmer ni terminer. Il redoutait surtout l’obscurité du soir qui vient, la tristesse des crépuscules. C’était alors, sur son cœur, comme une pluie de chagrin, une inondation de désespoir qui tombait avec les ténèbres, le noyait et l’affolait. Il avait peur de ses pensées comme on a peur des malfaiteurs, et il fuyait devant elles ainsi qu’une bête poursuivie. Il redoutait surtout son logis vide, si noir, terrible, et les rues désertes aussi où brille seulement, de place en place, un bec de gaz, où le passant isolé qu’on entend de loin semble un rôdeur et fait ralentir ou hâter le pas selon qu’il vient vers vous ou qu’il vous suit.

Et Parent, malgré lui, par instinct, allait vers les grandes rues illuminées et populeuses. La lumière et la foule l’attiraient, l’occupaient et l’étourdissaient. Puis, quand il était las d’errer, de vagabonder dans les remous du public, quand il voyait les passants devenir plus rares, et les trottoirs plus libres, la terreur de la solitude et du silence le poussait vers un grand café plein de buveurs et de clarté. Il y allait comme les mouches vont à la flamme, s’asseyait devant une petite table ronde, et demandait un bock. Il le buvait lentement, s’inquiétant chaque fois qu’un consommateur se levait pour s’en aller. Il aurait voulu le prendre par le bras, le retenir, le prier de rester encore un peu, tant il redoutait l’heure où le garçon, debout devant lui, prononcerait d’un air furieux: «Allons, Monsieur, on ferme!»

Car, chaque soir, il restait le dernier. Il voyait rentrer les tables, éteindre, un à un, les becs de gaz, sauf deux, le sien et celui du comptoir. Il regardait d’un œil navré la caissière compter son argent et l’enfermer dans le tiroir; et il s’en allait, poussé dehors par le personnel qui murmurait: «En voilà un empoté! On dirait qu’il ne sait pas où coucher.»

Et dès qu’il se retrouvait seul dans la rue sombre, il recommençait à penser à Georget et à se creuser la tête, à se torturer la pensée pour découvrir s’il était ou s’il n’était point le père de son enfant.

Il prit ainsi l’habitude de la brasserie où le coudoiement continu des buveurs met près de vous un public familier et silencieux, où la grasse fumée des pipes endort les inquiétudes, tandis que la bière épaisse alourdit l’esprit et calme le cœur.

Il y vécut. A peine levé, il allait chercher là des voisins pour occuper son regard et sa pensée. Puis, par paresse de se mouvoir, il y prit bientôt ses repas. Vers midi, il frappait avec sa soucoupe sur la table de marbre, et le garçon apportait vivement une assiette, un verre, une serviette et le déjeuner du jour. Dès qu’il avait fini de manger, il buvait lentement son café, l’œil fixé sur le carafon d’eau-de-vie qui lui donnerait bientôt une bonne heure d’abrutissement. Il trempait d’abord ses lèvres dans le cognac, comme pour en prendre le goût, cueillant seulement la saveur du liquide avec le bout de sa langue. Puis il se le versait dans la bouche, goutte à goutte, en renversant la tête; promenait doucement la forte liqueur sur son palais, sur ses gencives, sur toute la muqueuse de ses joues, la mêlant avec la salive claire que ce contact faisait jaillir. Puis, adoucie par ce mélange, il l’avalait avec recueillement, la sentant couler tout le long de sa gorge, jusqu’au fond de son estomac.

Après chaque repas, il sirotait ainsi pendant plus d’une heure, trois ou quatre petits verres qui l’engourdissaient peu à peu. Alors il penchait la tête sur son ventre, fermait les yeux et somnolait. Il se réveillait vers le milieu de l’après-midi, et tendait aussitôt la main vers le bock que le garçon avait posé devant lui pendant son sommeil; puis, l’ayant bu, il se soulevait sur la banquette de velours rouge, relevait son pantalon, rabaissait son gilet pour couvrir la ligne blanche aperçue entre les deux, secouait le col de sa jaquette, tirait les poignets de sa chemise hors des manches, puis reprenait les journaux qu’il avait déjà lus le matin.

Il les recommençait, de la première ligne à la dernière, y compris les réclames, demandes d’emploi, annonces, cote de la Bourse et programmes des théâtres.

Entre quatre et six heures il allait faire un tour sur les boulevards, pour prendre l’air, disait-il; puis il revenait s’asseoir à la place qu’on lui avait conservée et demandait son absinthe.

Alors il causait avec les habitués dont il avait fait la connaissance. Ils commentaient les nouvelles du jour, les faits divers et les événements politiques: cela le menait à l’heure du dîner. La soirée se passait comme l’après-midi jusqu’au moment de la fermeture. C’était pour lui l’instant terrible où il fallait rentrer dans le noir, dans la chambre vide, pleine de souvenirs affreux, de pensées horribles et d’angoisses. Il ne voyait plus personne de ses anciens amis, personne de ses parents, personne qui pût lui rappeler sa vie passée.