Une brise molle, pleine de l’odeur des verdures et des sèves, caressait la peau, pénétrait au fond de la poitrine, semblait rajeunir le cœur, alléger l’esprit, vivifier le sang.
Parent, surpris, la respirait largement, les yeux éblouis par l’étendue du paysage; et il murmura: «Tiens, on est bien ici.»
Puis il fit quelques pas, et s’arrêta de nouveau pour regarder. Il croyait découvrir des choses inconnues et nouvelles, non point les choses que voyait son œil, mais des choses que pressentait son âme, des événements ignorés, des bonheurs entrevus, des joies inexplorées, tout un horizon de vie qu’il n’avait jamais soupçonné et qui s’ouvrait brusquement devant lui en face de cet horizon de campagne illimitée.
Toute l’affreuse tristesse de son existence lui apparut illuminée par la clarté violente qui inondait la terre. Il vit ses vingt années de café, mornes, monotones, navrantes. Il aurait pu voyager comme d’autres, s’en aller là-bas, là-bas, chez des peuples étrangers, sur des terres peu connues, au delà des mers, s’intéresser à tout ce qui passionne les autres hommes, aux arts, aux sciences, aimer la vie aux mille formes, la vie mystérieuse, charmante ou poignante, toujours changeante, toujours inexplicable et curieuse.
Maintenant il était trop tard. Il irait de bock en bock, jusqu’à la mort, sans famille, sans amis, sans espérances, sans curiosité pour rien. Une détresse infinie l’envahit, et une envie de se sauver, de se cacher, de rentrer dans Paris, dans sa brasserie et dans son engourdissement! Toutes les pensées, tous les rêves, tous les désirs qui dorment dans la paresse des cœurs stagnants s’étaient réveillés, remués par ce rayon de soleil sur les plaines.
Il sentit que s’il demeurait seul plus longtemps en ce lieu, il allait perdre la tête, et il gagna bien vite le pavillon Henri-IV pour déjeuner, s’étourdir avec du vin et de l’alcool et parler à quelqu’un, au moins.
Il prit une petite table dans les bosquets d’où l’on domine toute la campagne, fit son menu et pria qu’on le servît tout de suite.
D’autres promeneurs arrivaient, s’asseyaient aux tables voisines. Il se sentait mieux; il n’était plus seul.
Dans une tonnelle, trois personnes déjeunaient. Il les avait regardées plusieurs fois sans les voir, comme on regarde les indifférents.
Tout à coup, une voix de femme jeta en lui un de ces frissons qui font tressaillir les moelles.