J’habitais alors, pendant un congé d’un an, une maison de campagne que m’avait laissée mon père. Vous connaissez cette côte plate où le vent siffle dans les ajoncs, jour et nuit, où l’on voit par places, debout ou couchées, ces énormes pierres qui furent des dieux et qui ont gardé quelque chose d’inquiétant dans leur posture, dans leur allure, dans leur forme. Il me semble toujours qu’elles vont s’animer, et que je vais les voir partir par la campagne, d’un pas lent et pesant, de leur pas de colosses de granit, ou s’envoler avec des ailes immenses, des ailes de pierre, vers le paradis des Druides.

La mer enferme et domine l’horizon, la mer remuante, pleine d’écueils aux têtes noires, toujours entourés d’une bave d’écume, pareils à des chiens qui attendraient les pêcheurs.

Et eux, les hommes, ils s’en vont sur cette mer terrible qui retourne leurs barques d’une secousse de son dos verdâtre et les avale comme des pilules. Ils s’en vont dans leurs petits bateaux, le jour et la nuit, hardis, inquiets, et ivres. Ivres, ils le sont bien souvent. «Quand la bouteille est pleine, disent-ils, on voit l’écueil; mais quand elle est vide, on ne le voit plus.»

Entrez dans ces chaumières. Jamais vous ne trouverez le père. Et si vous demandez à la femme ce qu’est devenu son homme, elle tendra les bras sur la mer sombre qui grogne et crache sa salive blanche le long du rivage. Il est resté dedans un soir qu’il avait bu un peu trop. Et le fils aîné aussi. Elle a encore quatre garçons, quatre grands gars blonds et forts. A bientôt leur tour.

J’habitais donc une maison de campagne près de Pont-l’Abbé. J’étais là, seul avec mon domestique, un ancien marin, et une famille bretonne qui gardait la propriété en mon absence. Elle se composait de trois personnes, deux sœurs et un homme qui avait épousé l’une d’elles, et qui cultivait mon jardin.

Or, cette année-là, vers la Noël, la compagne de mon jardinier accoucha d’un garçon.

Le mari vint me demander d’être parrain. Je ne pouvais guère refuser, et il m’emprunta dix francs pour les frais d’église, disait-il.

La cérémonie fut fixée au deux janvier. Depuis huit jours la terre était couverte de neige, d’un immense tapis livide et dur qui paraissait illimité sur ce pays plat et bas. La mer semblait noire, au loin derrière la plaine blanche; et on la voyait s’agiter, hausser son dos, rouler ses vagues, comme si elle eût voulu se jeter sur sa pâle voisine, qui avait l’air d’être morte, elle si calme, si morne, si froide.

A neuf heures du matin, le père Kérandec arriva devant ma porte avec sa belle-sœur, la grande Kermagan, et la garde qui portait l’enfant roulé dans une couverture.

Et nous voilà partis vers l’église. Il faisait un froid à fendre les dolmens, un de ces froids déchirants qui cassent la peau et font souffrir horriblement de leur brûlure de glace. Moi je pensais au pauvre petit être qu’on portait devant nous, et je me disais que cette race bretonne était de fer, vraiment, pour que ses enfants fussent capables, dès leur naissance, de supporter de pareilles promenades.