Je fus longtemps à me remettre, bien longtemps. Et je fis le reste du chemin avec une telle angoisse dans l’âme que le moindre bruit me coupait l’haleine.
Est-ce bête, dites? Mais quelle peur! En y réfléchissant, plus tard, j’ai compris; un enfant, nu-pieds, la menait sans doute cette brouette; et moi, j’ai cherché la tête d’un homme à la hauteur ordinaire!
Comprenez-vous cela... quand on a déjà dans l’esprit un frisson de surnaturel... une brouette qui court... toute seule... Quelle peur!
Il se tut une seconde, puis reprit:
—Tenez, monsieur, nous assistons à un spectacle curieux et terrible: cette invasion du choléra!
Vous sentez le phénol dont ces wagons sont empoisonnés, c’est qu’Il est là quelque part.
Il faut voir Toulon, en ce moment. Allez, on sent bien qu’il est là, Lui. Et ce n’est pas la peur d’une maladie qui affole ces gens. Le choléra, c’est autre chose, c’est l’Invisible, c’est un fléau d’autrefois, des temps passés, une sorte d’Esprit malfaisant qui revient et qui nous étonne autant qu’il nous épouvante, car il appartient, semble-t-il, aux âges disparus.
Les médecins me font rire avec leur microbe. Ce n’est pas un insecte qui terrifie les hommes au point de les faire sauter par les fenêtres; c’est le choléra, l’être inexprimable et terrible venu du fond de l’Orient.
Traversez Toulon, on danse dans les rues.
Pourquoi danser en ces jours de mort? On tire des feux d’artifice dans la campagne autour de la ville; on allume des feux de joie; des orchestres jouent des airs joyeux sur toutes les promenades publiques.