Mais, quand cette sorte de nuage d’affection, qu’on appelle l’amour, a enveloppé deux êtres, quand ils ont pensé l’un à l’autre, longtemps, toujours, quand le souvenir pendant l’éloignement veille sans cesse, le jour, la nuit, apportant à l’âme les traits du visage, et le sourire, et le son de la voix; quand on a été obsédé, possédé par la forme absente et toujours visible, n’est-il pas naturel que les bras s’ouvrent enfin, que les lèvres s’unissent et que les corps se mêlent?

N’avez-vous jamais eu le désir du baiser? Dites-moi si les lèvres n’appellent pas les lèvres, et si le regard clair, qui semble couler dans les veines, ne soulève pas des ardeurs furieuses, irrésistibles.

Certes, c’est là le piège, le piège immonde, dites-vous? Qu’importe, je le sais, j’y tombe, et je l’aime. La nature nous donne la caresse pour nous cacher sa ruse, pour nous forcer malgré nous à éterniser les générations. Eh bien, volons-lui la caresse, faisons-la nôtre, raffinons-la, changeons-la, idéalisons-la, si vous voulez. Trompons, à notre tour, la Nature, cette trompeuse. Faisons plus qu’elle n’a voulu, plus qu’elle n’a pu ou osé nous apprendre. Que la caresse soit comme une matière précieuse sortie brute de la terre, prenons-la et travaillons-la et perfectionnons-la, sans souci des desseins premiers, de la volonté dissimulée de ce que vous appelez Dieu. Et comme c’est la pensée qui poétise tout, poétisons-la, madame, jusque dans ses brutalités terribles, dans ses plus impures combinaisons, jusque dans ses plus monstrueuses inventions.

Aimons la caresse savoureuse comme le vin qui grise, comme le fruit mûr qui parfume la bouche, comme tout ce qui pénètre notre corps de bonheur. Aimons la chair parce qu’elle est belle, parce qu’elle est blanche et ferme, et ronde et douce, et délicieuse sous la lèvre et sous les mains.

Quand les artistes ont cherché la forme la plus rare et la plus pure pour les coupes où l’art devait boire l’ivresse, ils ont choisi la courbe des seins, dont la fleur ressemble à celle des roses.

Or, j’ai lu dans un livre érudit, qui s’appelle le Dictionnaire des Sciences médicales, cette définition de la gorge des femmes, qu’on disait imaginée par M. Joseph Prudhomme devenu docteur en médecine:

«Le sein peut être considéré chez la femme comme un objet en même temps d’utilité et d’agrément.»

Supprimons, si vous voulez, l’utilité et ne gardons que l’agrément. Aurait-il cette forme adorable qui appelle irrésistiblement la caresse s’il n’était destiné qu’à nourrir les enfants.

Oui, madame, laissons les moralistes nous prêcher la pudeur, et les médecins la prudence; laissons les poètes, ces trompeurs toujours trompés eux-mêmes, chanter l’union chaste des âmes et le bonheur immatériel; laissons les femmes laides à leurs devoirs et les hommes raisonnables à leurs besognes inutiles; laissons les doctrinaires à leurs doctrines, les prêtres à leurs commandements, et nous, aimons avant tout la caresse qui grise, affole, énerve, épuise, ranime, est plus douce que les parfums, plus légère que la brise, plus aiguë que les blessures, rapide et dévorante, qui fait prier, qui fait pleurer, qui fait gémir, qui fait crier, qui fait commettre tous les crimes et tous les actes de courage!

Aimons-la, non pas tranquille, normale, légale; mais violente, furieuse, immodérée! Recherchons-la comme on recherche l’or et le diamant, car elle vaut plus, étant inestimable et passagère! Poursuivons-la sans cesse, mourons pour elle et par elle.