Dès qu’il fut rentré dans sa chambre, il s’assit devant sa table, que sa lampe, coiffée d’un abat-jour, éclairait vivement, et, prenant son front entre ses mains, il se mit à pleurer.
Il pleura longtemps, puis s’essuya les yeux, releva la tête et regarda sa pendule. Il n’était pas encore six heures. Il pensa: «J’ai le temps avant le dîner», et il alla fermer sa porte à clef. Il revint alors s’asseoir devant sa table; il fit sortir le tiroir du milieu, prit dedans un revolver et le posa sur ses papiers, en pleine clarté. L’acier de l’arme luisait, jetait des reflets pareils à des flammes.
Renardet le contempla quelque temps avec l’œil trouble d’un homme ivre; puis il se leva et se mit à marcher.
Il allait d’un bout à l’autre de l’appartement, et de temps en temps s’arrêtait pour repartir aussitôt. Soudain, il ouvrit la porte de son cabinet de toilette, trempa une serviette dans la cruche à eau et se mouilla le front, comme il avait fait le matin du crime. Puis il se remit à marcher. Chaque fois qu’il passait devant sa table, l’arme brillante attirait son regard, sollicitait sa main; mais il guettait la pendule et pensait: «J’ai encore le temps.»
La demie de six heures sonna. Il prit alors le revolver, ouvrit la bouche toute grande avec une affreuse grimace, et enfonça le canon dedans comme s’il eût voulu l’avaler. Il resta ainsi quelques secondes, immobile, le doigt sur la gâchette, puis, brusquement secoué par un frisson d’horreur, il cracha le pistolet sur le tapis.
Et il retomba sur son fauteuil en sanglotant: «Je ne peux pas. Je n’ose pas! Mon Dieu! Mon Dieu! Comment faire pour avoir le courage de me tuer!»
On frappait à la porte; il se dressa, affolé. Un domestique disait: «Le dîner de monsieur est prêt.» Il répondit: «C’est bien. Je descends.»
Alors il ramassa l’arme, l’enferma de nouveau dans le tiroir, puis se regarda dans la glace de la cheminée pour voir si son visage ne lui semblait pas trop convulsé. Il était rouge, comme toujours, un peu plus rouge peut-être. Voilà tout. Il descendit et se mit à table.
Il mangea lentement, en homme qui veut faire traîner le repas, qui ne veut point se retrouver seul avec lui-même. Puis il fuma plusieurs pipes dans la salle pendant qu’on desservait. Puis il remonta dans sa chambre.
Dès qu’il s’y fut enfermé, il regarda sous son lit, ouvrit toutes ses armoires, explora tous les coins, fouilla tous les meubles. Il alluma ensuite les bougies de sa cheminée, et, tournant plusieurs fois sur lui-même, parcourut de l’œil tout l’appartement avec une angoisse d’épouvante qui lui crispait la face, car il savait bien qu’il allait la voir, comme toutes les nuits, la petite Roque, la petite fille qu’il avait violée, puis étranglée.