Le 15 août, on invite quelques amis, mais aux Rois, je suis le seul convive étranger.

II

Donc, cette année, comme les autres années, j’ai été dîner chez les Chantal pour fêter l’Épiphanie.

Selon la coutume, j’embrassai M. Chantal, Mme Chantal et Mlle Perle, et je fis un grand salut à Mlles Louise et Pauline. On m’interrogea sur mille choses, sur les événements du boulevard, sur la politique, sur ce qu’on pensait dans le public des affaires du Tonkin, et sur nos représentants. Mme Chantal, une grosse dame, dont toutes les idées me font l’effet d’être carrées à la façon des pierres de taille, avait coutume d’émettre cette phrase comme conclusion à toute discussion politique: «Tout cela est de la mauvaise graine pour plus tard». Pourquoi me suis-je toujours imaginé que les idées de Mme Chantal sont carrées? Je n’en sais rien; mais tout ce qu’elle dit prend cette forme dans mon esprit: un carré, un gros carré avec quatre angles symétriques. Il y a d’autres personnes dont les idées me semblent toujours rondes et roulantes comme des cerceaux. Dès qu’elles ont commencé une phrase sur quelque chose, ça roule, ça va, ça sort par dix, vingt, cinquante idées rondes, des grandes et des petites que je vois courir l’une derrière l’autre, jusqu’au bout de l’horizon. D’autres personnes aussi ont des idées pointues... Enfin, cela importe peu.

On se mit à table comme toujours, et le dîner s’acheva sans qu’on eût dit rien à retenir.

Au dessert, on apporta le gâteau des Rois. Or, chaque année, M. Chantal était roi. Était-ce l’effet d’un hasard continu ou d’une convention familiale, je n’en sais rien, mais il trouvait infailliblement la fève dans sa part de pâtisserie, et il proclamait reine Mme Chantal. Aussi, fus-je stupéfait en sentant dans une bouchée de brioche quelque chose de très dur qui faillit me casser une dent. J’ôtai doucement cet objet de ma bouche et j’aperçus une petite poupée de porcelaine, pas plus grosse qu’un haricot. La surprise me fit dire: «Ah!» On me regarda, et Chantal s’écria en battant des mains: «C’est Gaston. C’est Gaston. Vive le roi! vive le roi!»

Tout le monde reprit en chœur: «Vive le roi!» Et je rougis jusqu’aux oreilles, comme on rougit souvent, sans raison, dans les situations un peu sottes. Je demeurais les yeux baissés, tenant entre deux doigts ce grain de faïence, m’efforçant de rire et ne sachant que faire ni que dire, lorsque Chantal reprit: «Maintenant, il faut choisir une reine.»

Alors je fus atterré. En une seconde, mille pensées, mille suppositions me traversèrent l’esprit. Voulait-on me faire désigner une des demoiselles Chantal? Était-ce là un moyen de me faire dire celle que je préférais? Était-ce une douce, légère, insensible poussée des parents vers un mariage possible? L’idée de mariage rôde sans cesse dans toutes les maisons à grandes filles et prend toutes les formes, tous les déguisements, tous les moyens. Une peur atroce de me compromettre m’envahit, et aussi une extrême timidité, devant l’attitude si obstinément correcte et fermée de Mlles Louise et Pauline. Élire l’une d’elles au détriment de l’autre, me sembla aussi difficile que de choisir entre deux gouttes d’eau; et puis, la crainte de m’aventurer dans une histoire où je serais conduit au mariage malgré moi, tout doucement, par des procédés aussi discrets, aussi inaperçus et aussi calmes que cette royauté insignifiante, me troublait horriblement.

Mais tout à coup, j’eus une inspiration, et je tendis à Mlle Perle la poupée symbolique. Tout le monde fut d’abord surpris, puis on apprécia sans doute ma délicatesse et ma discrétion, car on applaudit avec furie. On criait: «Vive la reine! vive la reine!»

Quant à elle, la pauvre vieille fille, elle avait perdu toute contenance; elle tremblait, effarée, et balbutiait: «Mais non... mais non... mais non... pas moi... je vous en prie... pas moi... je vous en prie...»