Mon oncle reprit: «Tiens, revoilà le chien qui hurle; je vas lui apprendre comment je tire, moi. Ça sera toujours ça de gagné.»

Mais mon père, qui était bon, reprit: «Il vaut mieux l’aller chercher, ce pauvre animal qui crie la faim. Il aboie au secours, ce misérable; il appelle comme un homme en détresse. Allons-y».

Et on se mit en route à travers ce rideau, à travers cette tombée épaisse, continue, à travers cette mousse qui emplissait la nuit et l’air, qui remuait, flottait, tombait et glaçait la chair en fondant, la glaçait comme elle l’aurait brûlée, par une douleur vive et rapide sur la peau, à chaque toucher des petits flocons blancs.

Nous enfoncions jusqu’aux genoux dans cette pâte molle et froide; et il fallait lever très haut la jambe pour marcher. A mesure que nous avancions, la voix du chien devenait plus claire, plus forte. Mon oncle cria: «Le voici!» On s’arrêta pour l’observer, comme on doit faire en face d’un ennemi qu’on rencontre dans la nuit.

Je ne voyais rien, moi; alors, je rejoignis les autres, et je l’aperçus; il était effrayant et fantastique à voir, ce chien, un gros chien noir, un chien de berger à grands poils et à tête de loup, dressé sur ses quatre pattes, tout au bout de la longue traînée de lumière que faisait la lanterne sur la neige. Il ne bougeait pas; il s’était tu et il nous regardait.

Mon oncle dit: «C’est singulier, il n’avance ni ne recule. J’ai bien envie de lui flanquer un coup de fusil.»

Mon père reprit d’une voix ferme: «Non, il faut le prendre.»

Alors mon frère Jacques ajouta: «Mais il n’est pas seul. Il y a quelque chose à côté de lui.»

Il y avait quelque chose derrière lui, en effet, quelque chose de gris, d’impossible à distinguer. On se remit en marche avec précaution.

En nous voyant approcher, le chien s’assit sur son derrière. Il n’avait pas l’air méchant. Il semblait plutôt content d’avoir réussi à attirer des gens.