Et le père Clovis fut replongé dans son trou, par les quatre hommes qui l’avaient pris par ses quatre membres et le portaient avec précaution, comme un objet fragile et précieux.

Alors le paralytique déclara, d’une voix convaincue:

—Ch’est de la bonne eau tout d’ même, d’ la bonne eau qui n’a point cha pareille. Cha vaut un tréjor, de l’eau comme cha!

Andermatt, tout à coup, se retourna vers son beau-père:

—Ne m’attendez point pour déjeuner. Je vais chez les Oriol et je ne sais quand je serai libre. Il ne faut pas laisser traîner ces choses-là!

Et il partit, pressé, courant presque, et faisant avec sa badine un moulinet d’homme enchanté.

Les autres s’assirent sous les saules, au bord de la route, en face du trou du père Clovis.

Christiane, à côté de Paul, regardait devant elle la haute butte d’où elle avait vu sauter le morne! Elle était là-haut, ce jour-là, voici un mois à peine! Elle était assise sur cette herbe rousse! Un mois! Rien qu’un mois! Elle se rappelait les plus légers détails, les ombrelles tricolores, les marmitons, les moindres paroles de chacun! Et le chien, le pauvre chien broyé par l’explosion! Et ce grand garçon inconnu qui s’était élancé sur un mot d’elle pour sauver la bête! Aujourd’hui il était son amant! son amant! Donc elle avait un amant! Elle était sa maîtresse!—sa maîtresse! Elle se répétait ce mot dans le secret de sa conscience—sa maîtresse! Quel mot bizarre! Cet homme, assis à côté d’elle, dont elle voyait une main arracher un à un des brins d’herbe auprès de sa robe qu’il cherchait à toucher, cet homme était maintenant lié à sa chair et à son cœur, par cette chaîne mystérieuse, inavouable, honteuse, que la nature a tendue entre la femme et l’homme.

Avec cette voix de la pensée, cette voix muette qui semble parler si haut dans le silence des âmes troublées, elle se répétait sans cesse: «Je suis sa maîtresse! sa maîtresse! sa maîtresse!» Comme cela était étrange, imprévu!

«Est-ce que je l’aime?» Elle jeta sur lui un coup d’œil rapide. Leurs yeux se rencontrèrent et elle se sentit tellement caressée par le regard passionné dont il l’avait couverte, qu’elle frémit de la tête aux pieds. Elle avait envie, maintenant, une envie folle, irrésistible, de prendre cette main qui jouait dans l’herbe, et de la serrer bien fort pour lui exprimer tout ce qu’on peut dire dans une étreinte. Elle fit glisser la sienne le long de sa robe jusqu’au gazon, puis elle l’y laissa, immobile, les doigts ouverts. Alors elle vit l’autre s’en venir, tout doucement, comme une bête amoureuse qui cherche sa compagne. Elle s’en vint, tout près, tout près, et leurs petits doigts se touchèrent! Ils se frôlèrent par le bout, doucement, à peine, se perdirent et se retrouvèrent, ainsi que des lèvres qui s’embrassent. Mais cette caresse imperceptible, cet effleurement léger, entrait en elle et si violemment qu’elle se sentait défaillir comme s’il l’avait de nouveau écrasée en ses bras.