186

VIII

L’ABSENCE d’Andermatt se prolongeait. M. Aubry-Pasteur faisait des fouilles. Il trouva de nouveau quatre sources qui donnaient à la nouvelle Société deux fois plus d’eau qu’il n’en fallait. Le pays entier, affolé par ces recherches, par ces découvertes, par les grandes nouvelles qui couraient, par les perspectives d’un avenir éclatant, s’agitait et s’enthousiasmait, ne parlait plus d’autre chose, ne pensait plus à autre chose. Le marquis et Gontran eux-mêmes passaient leurs jours autour des ouvriers qui sondaient les veines du granit, et ils écoutaient avec un intérêt grandissant les explications et les leçons de l’ingénieur sur la nature géologique de l’Auvergne. Et Paul et Christiane s’aimaient librement, tranquillement, dans une sécurité absolue, sans que personne s’occupât d’eux, sans que personne devinât rien, sans que personne songeât même à les épier, car toute l’attention, toute la curiosité, toute la passion de tout le monde étaient absorbées par la station future.

Christiane avait fait comme un adolescent qui s’enivre une première fois. Le premier verre, le premier baiser, l’avait brûlée, étourdie. Elle avait bu le second bien vite, et l’avait trouvé meilleur, et maintenant elle se grisait à pleine bouche.

Depuis le soir où Paul était entré dans sa chambre, elle ne savait plus du tout ce qui se passait dans le monde. Le temps, les choses, les êtres n’existaient plus pour elle; rien n’existait plus qu’un homme. Il n’y avait plus, sur la terre ou dans le ciel, qu’un homme, un seul homme, celui qu’elle aimait. Ses yeux ne voyaient plus que lui, son esprit ne pensait plus qu’à lui, son espoir ne s’attachait plus que sur lui. Elle vivait, changeait de place, mangeait, s’habillait, semblait écouter et répondait, sans comprendre et sans savoir ce qu’elle faisait. Aucune inquiétude ne la hantait, car aucun malheur n’aurait pu la frapper! Elle était devenue insensible à tout. Aucune douleur physique n’aurait eu de prise sur sa chair que l’amour seul pouvait faire frémir. Aucune douleur morale n’aurait eu de prise sur son âme paralysée par le bonheur.

Lui d’ailleurs, l’aimant avec l’emportement qu’il apportait en toutes ses passions, surexcitait jusqu’à la folie la tendresse de la jeune femme. Souvent, vers la fin du jour, quand il savait le marquis et Gontran partis aux sources:

—Allons voir notre ciel, disait-il.

Il appelait leur ciel un bouquet de sapins poussé sur la côte, au-dessus même des gorges. Ils y montaient à travers un petit bois, par un sentier rapide, qui faisait souffler Christiane. Comme ils avaient peu de temps ils allaient vite; et, pour qu’elle se fatiguât moins, il la soulevait par la taille. Ayant mis une main sur son épaule elle se laissait enlever, et parfois lui sautant au cou posait sa bouche sur ses lèvres. A mesure qu’ils montaient l’air devenait plus vif; et quand ils atteignaient le bouquet de sapins, l’odeur de la résine les rafraîchissait comme un souffle de la mer.

Ils s’asseyaient sous les arbres sombres, elle sur une butte d’herbe, lui plus bas, à ses pieds. Le vent dans les tiges chantait ce doux chant des pins qui ressemble un peu à une plainte; et la Limagne immense, aux lointains invisibles, noyée dans les brumes, leur donnait tout à fait la sensation de l’Océan. Oui, la mer était là, devant eux, là-bas! Ils n’en pouvaient douter, car ils recevaient son haleine sur la face!

Il avait pour elle des câlineries enfantines: