Paul s’en alla sur la route de Riom. Il avait besoin d’être seul, tant il se sentait envahi par cette agitation de toute la pensée et de tout le corps que jette en nous chaque rencontre d’une femme qu’on est sur le point d’aimer.
Depuis quelque temps déjà il subissait, sans s’en rendre compte, le charme pénétrant et frais de cette fillette abandonnée. Il la devinait si gentille, si bonne, si simple, si droite, si naïve, qu’il avait été d’abord ému de compassion, de cette compassion attendrie que nous inspire toujours le chagrin des femmes. Puis, la voyant souvent, il avait laissé germer dans son cœur cette graine, cette petite graine de tendresse qu’elles sèment en nous si vite, et qui pousse si grande. Et maintenant, depuis une heure surtout, il commençait à se sentir possédé, à sentir en lui cette présence constante de l’absente qui est le premier signe de l’amour.
Il allait sur la route, hanté par le souvenir de son regard, par le son de sa voix, par le pli de son sourire ou celui de ses larmes, par l’allure de sa démarche, même par la couleur et le frisson de sa robe.
Et il disait: «Je crois que je suis pincé. Je me connais. C’est embêtant, cela! Je ferais peut-être mieux de retourner à Paris. Sacrebleu, c’est une jeune fille. Je ne peux pourtant pas en faire ma maîtresse.»
Puis, il se mettait à songer à elle, ainsi qu’il songeait à Christiane l’année d’avant. Comme elle était aussi, celle-là, différente de toutes les femmes qu’il avait connues, nées et grandies à la ville, différente même des jeunes filles instruites dès l’enfance par la coquetterie maternelle ou par la coquetterie qui passe dans la rue. Elle n’avait rien du factice de la femme préparée pour la séduction, rien d’appris dans les paroles, rien de convenu dans le geste, rien de faux dans le regard.
Non seulement c’était un être neuf et pur, mais il sortait d’une race primitive, c’était une vraie fille de la terre au moment où elle allait devenir une femme des cités.
Et il s’exaltait, plaidant pour elle contre cette vague résistance qu’il sentait encore en lui. Des figures de romans poétiques lui passaient devant les yeux, des créations de Walter Scott, de Dickens ou de George Sand qui excitaient davantage son imagination toujours fouettée par les femmes.
Gontran le jugeait ainsi: «Paul! c’est un cheval emballé avec un amour sur le dos. Quand il en jette un par terre, un autre lui saute dessus.»
Mais Brétigny s’aperçut que le soir venait. Il avait marché longtemps. Il rentra.
En passant devant les nouveaux bains, il vit Andermatt et les deux Oriol, arpentant les vignes et les mesurant; et il comprit à leurs gestes qu’ils discutaient avec agitation.