Paul Brétigny indiquait à Christiane Andermatt les pays aperçus au loin. C’était Riom d’abord qui faisait une tache rouge, une tache de tuiles dans la plaine; puis Ennezat, Maringues, Lezoux, une foule de villages à peine distincts, qui marquaient seulement d’un petit trou sombre la nappe interrompue de verdure, et là-bas, tout là-bas, au pied des montagnes du Forez, il prétendit lui faire distinguer Thiers.
Il disait, s’animant:
—Tenez, tenez, devant mon doigt, juste devant mon doigt. Je vois très bien, moi.
Elle ne voyait rien, elle, mais elle ne s’étonna pas qu’il vît, car il regardait comme les oiseaux de proie, avec ses yeux ronds et fixes, qu’on sentait puissants comme des lunettes marines.
Il reprit:
—L’Allier coule devant nous, au milieu de cette plaine, mais il est impossible de l’apercevoir. Il est trop loin, à trente kilomètres d’ici.
Elle ne cherchait guère à découvrir ce qu’il indiquait, car elle attachait sur le morne tout son regard et toute sa pensée. Elle se disait que, tout à l’heure, cette grosse pierre n’existerait plus, qu’elle s’envolerait en poudre, et elle se sentait prise d’une vague pitié pour la pierre, d’une pitié de petite fille pour un joujou cassé. Elle était là depuis si longtemps, cette pierre; et puis elle était jolie, elle faisait bien. Les deux hommes, relevés à présent, entassaient des cailloux à son pied, bêchant avec des mouvements rapides de paysans pressés.
La foule de la route, sans cesse accrue, s’était rapprochée pour voir. Les mioches touchaient les deux travailleurs, couraient et remuaient autour d’eux comme de jeunes bêtes en gaieté; et de la place élevée où se tenait Christiane, ces gens avaient l’air tout petits, une foule d’insectes, une fourmilière en travail. Le murmure des voix montait, tantôt léger, à peine perceptible, tantôt plus vif, une rumeur confuse de cris et de mouvements humains, mais émiettée dans l’air; évaporée déjà, une sorte de poussière de bruit. Sur la butte aussi la foule augmentait, arrivant sans cesse du village et couvrait la pente dominant le rocher condamné.
On s’appelait, on se réunissait par hôtels, par classes, par castes. Le plus bruyant des attroupements était celui des acteurs et musiciens, présidé, gouverné par leur directeur Petrus Martel, de l’Odéon, qui avait abandonné, en cette circonstance, sa partie de billard enragée.
Le front coiffé d’un panama, les épaules couvertes d’une veste d’alpaga noir, qui laissait saillir en bosse un large ventre blanc, car il jugeait le gilet inutile aux champs, l’acteur moustachu prenait des airs de commandement, indiquait, expliquait et commentait tous les mouvements des deux Oriol. Ses subordonnés, le comique Lapalme, le jeune premier Petitnivelle et les musiciens, le maestro Saint-Landri, le pianiste Javel, l’énorme flûtiste Noirot, la contrebasse Nicordi, l’entouraient et l’écoutaient. Devant eux, trois femmes étaient assises, abritées par trois ombrelles, une blanche, une rouge et une bleue, qui formaient sous le soleil de deux heures un étrange et éclatant drapeau français. C’étaient Mlle Odelin, la jeune actrice, sa mère, une mère de location disait Gontran, et la caissière du café, société habituelle de ces dames. L’arrangement de ces ombrelles aux couleurs nationales était une invention de Petrus Martel qui, ayant remarqué au début de la saison, la bleue et la blanche aux mains des dames Odelin, avait fait cadeau de la rouge à la caissière.