—Pourrez-vous m’y conduire après dîner?

—Certainement. Cela me fera même plaisir de vous accompagner. Je ne serai point fâché de revoir les deux fillettes.

Et dès que le dîner fut terminé ils s’en allèrent, tandis que Christiane, fatiguée, le marquis et Paul Brétigny montaient au salon pour finir la soirée.

Il faisait encore grand jour, car on dîne tôt dans les stations thermales.

Andermatt pris le bras de son beau-frère.

—Mon cher Gontran, si ce vieux est raisonnable et si l’analyse donne ce qu’espère le docteur Latonne, je vais probablement tenter ici une grosse affaire: une Ville d’Eaux. Je veux lancer une Ville d’Eaux!

Il s’arrêta au milieu de la rue, et, prenant son compagnon par les deux bords de sa jaquette:

—Ah! vous ne comprenez pas, vous autres, comme c’est amusant, les affaires, non pas les affaires des marchands ou des commerçants, mais les grandes affaires, les nôtres! Oui, mon cher, quand on les entend bien, cela résume tout ce qu’ont aimé les hommes, c’est en même temps la politique, la guerre, la diplomatie, tout, tout! Il faut toujours chercher, trouver, inventer, tout comprendre, tout prévoir, tout combiner, tout oser. Le grand combat, aujourd’hui, c’est avec l’argent qu’on le livre. Moi, je vois les pièces de cent sous comme de petits troupiers en culotte rouge, les pièces de vingt francs comme des lieutenants bien luisants, les billets de cent francs comme des capitaines, et ceux de mille comme des généraux. Et je me bats, sacrebleu! je me bats du matin au soir contre tout le monde, avec tout le monde. Et c’est vivre, cela, c’est vivre largement, comme vivaient les puissants de jadis. Nous sommes les puissants d’aujourd’hui, voilà, les vrais, les seuls puissants! Tenez, regardez ce village, ce pauvre village! J’en ferai une ville, moi, une ville blanche, pleine de grands hôtels qui seront pleins de monde, avec des ascenseurs, des domestiques, des voitures, une foule de riches servie par une foule de pauvres; et tout cela parce qu’il m’aura plu, un soir, de me battre avec Royat, qui est à droite, avec Châtel-Guyon, qui est à gauche, avec le Mont-Dore, la Bourboule, Châteauneuf, Saint-Nectaire, qui sont derrière nous, avec Vichy, qui est en face! Et je réussirai, parce que je tiens le moyen, le seul moyen. Je l’ai vu tout d’un coup aussi clairement qu’un grand général voit le côté faible de l’ennemi. Il faut savoir aussi conduire les hommes, dans notre métier, et les entraîner comme les dompter. Cristi, c’est amusant de vivre quand on peut faire ces choses-là! J’en ai maintenant pour trois ans de plaisir avec ma ville. Et puis, regardez cette chance de trouver cet ingénieur qui nous a dit des choses admirables au dîner, des choses admirables, mon cher. C’est clair comme le jour, son système. Grâce à lui, je ruine l’ancienne Société sans avoir même besoin de l’acheter.

Ils s’étaient remis à marcher et ils montaient doucement la route de gauche vers Châtel-Guyon.

Gontran affirmait parfois: «Quand je passe auprès de mon beau-frère, j’entends très bien dans sa tête le même bruit que dans les salles de Monte-Carlo, ce bruit d’or remué, battu, traîné, raclé, perdu, gagné».