Andermatt accepta, et comme le jour baissait, Oriol dit à ses filles qui s’étaient remises à travailler, les yeux baissés sur l’ouvrage:
—Baillez de la lumière, pitiotes.
Elles se levèrent toutes les deux ensemble, passèrent dans une pièce voisine, puis revinrent, l’une portant deux bougies allumées, l’autre quatre verres sans pied, des verres de pauvre. Les bougies étaient neuves, ornées de bobèches de papier rose, placées en ornement sans doute sur la cheminée des fillettes.
Alors Colosse se dressa; car les mâles seuls allaient au cellier.
Andermatt eut une idée.
—Ça me ferait plaisir de voir votre cellier. Vous êtes le premier vigneron du pays, il doit être fort beau!
Oriol, touché au cœur, s’empressa de les conduire, et prenant un des flambeaux, passa le premier. On retraversa la cuisine, puis on descendit dans une cour où un reste de clarté laissait deviner des tonnes vides debout, des meules de granit géantes roulées dans un coin, percées d’un trou au milieu, pareilles aux roues de quelque char antique et colossal, un pressoir démonté avec ses vis de bois, ses membres bruns vernis par l’usure et luisant soudain dans l’ombre sous un reflet de la lumière, puis des instruments de travail dont l’acier poli par la terre avait des éclats d’arme de guerre. Toutes ces choses s’éclairaient peu à peu, à mesure que le vieux passait devant elles, portant d’une main sa bougie et faisant de l’autre un réflecteur.
On sentait déjà le vin, le raisin pilé, séché. Ils arrivèrent devant une porte fermée par deux serrures. Oriol l’ouvrit, et élevant soudain au-dessus de sa tête le flambeau, montra vaguement une longue suite de barriques alignées et portant sur leur flanc ventru un second rang de fûts moins gros. Il fit voir d’abord que cette cave de plain-pied s’enfonçait dans la montagne, puis il expliqua les contenus des pièces, les âges, les récoltes, les mérites, puis lorsqu’on fut arrivé devant le cru de la famille, il caressa de la main la futaille ainsi qu’on fait sur la croupe d’un cheval aimé, et d’une voix fière:
—Vous allez goûter chélui-là. Il n’y a pas un vin en bouteille qui le vaille, pas un, ni à Bordeaux, ni ailleurs.
Car il avait l’amour violent des campagnards pour le vin resté en pièce.