Et puis sa tête avait quelque chose de brutal, d’inachevé qui donnait à toute sa personne un aspect un peu lourd au premier coup d’œil. Mais lorsqu’on s’était accoutumé à ses traits on y trouvait du charme, un charme puissant et rude qui devenait par moments très doux, selon les inflexions tendres de sa voix toujours voilée.

Christiane se disait, en remarquant pour la première fois combien il était soigné des pieds à la tête: «Décidément, c’est un homme dont il faut découvrir une à une les qualités.»

Mais Gontran les rejoignait en courant. Il criait:

—Sœur, hé, Christiane, attends!

Et, lorsqu’il les eut rattrapés, il leur dit, riant encore:

—Oh! venez donc écouter la petite Oriol, elle est drôle comme tout, elle a un esprit étonnant. Papa a fini par la mettre à son aise, et elle nous raconte les choses les plus comiques de la terre. Attendez-les.

Et ils attendirent le marquis, qui s’en venait avec la cadette des fillettes, Charlotte Oriol.

Elle racontait, avec une verve enfantine et sournoise, des histoires du village, des naïvetés et des roueries de paysans. Et elle les imitait avec leurs gestes, leurs allures lentes, leurs paroles graves, leurs fouchtra, leurs innombrables bougrrre qu’elle prononçait bigrrre, mimant, d’une façon qui rendait charmante sa jolie figure éveillée, tous les mouvements de leurs physionomies. Ses yeux vifs brillaient; sa bouche, assez grande, s’ouvrait bien, montrant de belles dents blanches; son nez, un peu relevé, lui donnait un air d’esprit, et elle était fraîche, d’une fraîcheur de fleur à faire frémir d’envie les lèvres.

Le marquis ayant passé presque toute son existence dans ses terres, Christiane et Gontran, élevés dans le château familial, au milieu des fiers et gros fermiers normands qu’on recevait quelquefois à table, suivant l’usage, et dont les enfants, camarades de première communion, étaient traités par eux familièrement, savaient parler à cette petite campagnarde aux trois quarts mondaine déjà, avec une franchise amicale, un tact cordial et sûr qui éveillait tout de suite en elle une assurance gaie et confiante.

Andermatt et Louise revenaient, ayant été jusqu’au village et ne voulant point y pénétrer.