Lorsqu’il eut atteint le plateau, le cocher se redressa, les chevaux se mirent à trotter et on parcourut un grand pays onduleux, boisé, cultivé, peuplé de villages et de maisons isolées. On apercevait au loin, à gauche, les grands sommets tronqués des volcans. Le lac de Tazenat, qu’on allait voir, était formé par le dernier cratère de la chaîne d’Auvergne.
Après trois heures de route, Paul dit soudain: «Tenez, des laves.» Des rochers bruns, bizarrement tordus, crevassaient le sol au bord de la route. On voyait, à droite, une montagne camarde dont le large sommet avait l’air creux et plat, on prit un chemin qui semblait entrer dedans par une entaille en triangle, et Christiane, qui s’était levée, découvrit tout à coup dans un vaste et profond cratère un beau lac frais et rond ainsi qu’une pièce d’argent. Les pentes rapides du mont, boisées à droite et nues à gauche, tombaient dans l’eau qu’elles entouraient d’une haute enceinte régulière. Et cette eau calme, plate et luisante comme un métal, reflétait les arbres d’un côté, et de l’autre la côte aride avec une netteté si parfaite qu’on ne distinguait point les bords et qu’on voyait seulement dans cet immense entonnoir où se mirait, au centre, le ciel bleu, un trou clair et sans fond qui semblait traverser la terre percée de part en part jusqu’à l’autre firmament.
La voiture ne pouvait aller plus loin. On descendit et on prit, par le côté boisé, un chemin qui tournait autour du lac, sous les arbres, à mi-hauteur de la pente. Cette route, où ne passaient que les bûcherons, était verte comme une prairie; et on voyait à travers les branches, l’autre côte en face et l’eau luisante au fond de cette cuve de montagne.
Puis on gagna, par une clairière, le rivage même pour s’asseoir sur un talus de gazon ombragé par des chênes. Et tout le monde s’étendit dans l’herbe avec une joie animale et délicieuse.
Les hommes s’y roulaient, y enfonçaient leurs mains; et les femmes, doucement couchées sur le flanc, y posaient leur joue comme pour y chercher une fraîche caresse.
C’était, après la chaleur de la route, une de ces sensations douces, si profondes et si bonnes qu’elles sont presque des bonheurs.
Alors le marquis s’endormit de nouveau; Gontran bientôt en fit autant; Paul se mit à causer avec Christiane et les jeunes filles. De quoi? De pas grand’chose! De temps en temps, un d’eux disait une phrase; un autre répondait après une minute de silence; et les paroles lentes paraissaient engourdies dans leurs bouches comme les pensées dans leurs esprits.
Mais le cocher ayant apporté le panier aux provisions, les petites Oriol, accoutumées chez elles aux soins du ménage, gardant encore des habitudes actives de travail domestique, se mirent aussitôt à le déballer et à préparer le dîner, un peu plus loin, sur le gazon.
Paul restait étendu à côté de Christiane qui rêvait. Et il murmura, si bas qu’elle entendit à peine, si bas que ces mots frôlèrent son oreille comme ces bruits confus qui passent dans le vent: «Voici les meilleurs moments de ma vie.»
Pourquoi ces vagues paroles la troublèrent-elle jusqu’au fond du cœur? Pourquoi se sentit-elle brusquement attendrie comme elle ne l’avait jamais été?