Elle ne l’avait pas compris jusqu’à ce jour; et maintenant elle le sentait si vivement à la détresse de son âme, qu’elle se crut devenue folle.

Elle avait un père! un frère! un mari! Elle les aimait pourtant et ils l’aimaient! Et voilà que tout à coup elle s’éloignait d’eux, elle leur devenait étrangère comme si elle les connaissait à peine! L’affection calme de son père, la camaraderie amicale de son frère, la tendresse froide de son mari, ne lui paraissaient plus rien, plus rien! Son mari! C’était donc son mari, cet homme rose et bavard qui lui disait avec indifférence: «Vous allez bien, ce matin, chère amie?» Elle lui appartenait, à cet homme, corps et âme, de par la puissance d’un contrat. Était-ce possible?—Oh! comme elle se sentait seule et perdue! Elle avait fermé les yeux pour regarder au dedans d’elle-même, au fond de sa pensée.

Et elle les voyait, à mesure qu’elle les évoquait, les figures de tous ceux qui vivaient auprès d’elle: son père insouciant et tranquille, heureux pourvu qu’on ne troublât point son repos; son frère railleur et sceptique; son mari remuant, plein de chiffres, et qui lui annonçait: «J’ai fait un joli coup, tantôt», quand il aurait pu lui dire: «Je t’aime!»

Un autre le lui avait murmuré tout à l’heure, ce mot-là, qui vibrait encore dans son oreille et dans son cœur. Elle l’aperçut aussi, cet autre, la dévorant de son regard fixe; et s’il eût été près d’elle en ce moment, elle se serait jetée dans ses bras!

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VII

CHRISTIANE, qui s’était couchée fort tard, se réveilla dès que le soleil jeta dans sa chambre un flot de clarté rouge par sa fenêtre restée grande ouverte.

Elle regarda l’heure—cinq heures,—et demeura sur le dos, délicieusement, dans la chaleur du lit. Il lui semblait, tant elle sentait alerte et joyeuse son âme, qu’un bonheur, un grand bonheur, un immense bonheur lui était arrivé pendant la nuit. Lequel? Elle le cherchait, elle cherchait quelle nouvelle heureuse l’avait pénétrée ainsi d’allégresse. Toute sa tristesse du soir avait disparu, fondue pendant le sommeil.

Donc, Paul Brétigny l’aimait! Comme il lui apparaissait différent du premier jour! Malgré tous les efforts de son souvenir, elle ne pouvait le retrouver tel qu’elle l’avait vu et jugé tout d’abord; elle ne retrouvait même plus du tout l’homme présenté par son frère. Celui d’aujourd’hui n’avait rien gardé de l’autre, rien, ni le visage, ni les allures, rien, car son image première avait passé peu à peu, jour par jour, par toutes les lentes modifications que subit dans un esprit un être aperçu qui devient un être connu, puis un être familier, un être aimé. On prend possession de lui heure par heure, sans s’en douter, on prend possession de ses traits, de ses mouvements, de ses attitudes, de sa personne physique et de sa personne morale. Il entre en vous, dans le regard et dans le cœur, par sa voix, par tous ses gestes, par ce qu’il dit et par ce qu’il pense. On l’absorbe, on le comprend, on le devine dans toutes les intentions de son sourire et de sa parole; il semble enfin qu’il vous appartienne tout entier, tant on aime inconsciemment encore tout ce qui est de lui et tout ce qui vient de lui.

Alors, il demeure impossible de se rappeler ce qu’était cet être devant vos yeux indifférents, la première fois qu’il vous est apparu.