—Qu’avez-vous donc, Jean? Vous êtes malade.

Il répondit:

—Je crois bien que j’ai gagné la même maladie que monsieur. C’est mes nuits qui perdent mes jours.

Je pensai donc qu’il y avait dans la maison une influence fiévreuse due au voisinage du fleuve et j’allais m’en aller pour deux ou trois mois, bien que nous fussions en pleine saison de chasse, quand un petit fait très bizarre, observé par hasard, amena pour moi une telle suite de découvertes invraisemblables, fantastiques, effrayantes, que je restai.

Ayant soif un soir, je bus un demi-verre d’eau et je remarquai que ma carafe, posée sur la commode en face de mon lit, était pleine jusqu’au bouchon de cristal.

J’eus, pendant la nuit, un de ces sommeils affreux dont je viens de vous parler. J’allumai ma bougie, en proie à une épouvantable angoisse, et, comme je voulus boire de nouveau, je m’aperçus avec stupeur que ma carafe était vide. Je n’en pouvais croire mes yeux. Ou bien on était entré dans ma chambre, ou bien j’étais somnambule.

Le soir suivant, je voulus faire la même épreuve. Je fermai donc ma porte à clef pour être certain que personne ne pourrait pénétrer chez moi. Je m’endormis et je me réveillai comme chaque nuit. On avait bu toute l’eau que j’avais vue deux heures plus tôt.

Qui avait bu cette eau? Moi, sans doute, et pourtant je me croyais sûr, absolument sûr, de n’avoir pas fait un mouvement dans mon sommeil profond et douloureux.

Alors j’eus recours à des ruses pour me convaincre que je n’accomplissais point ces actes inconscients. Je plaçai un soir, à côté de la carafe, une bouteille de vieux bordeaux, une tasse de lait dont j’ai horreur, et des gâteaux au chocolat que j’adore.

Le vin et les gâteaux demeurèrent intacts. Le lait et l’eau disparurent. Alors, chaque jour, je changeai les boissons et les nourritures. Jamais on ne toucha aux choses solides, compactes, et on ne but, en fait de liquide, que du laitage frais et de l’eau surtout.