Il ne se sentait plus au cœur ce mépris hautain, cette haine dédaigneuse pour les inconnus qui passent, mais une triste envie de leur parler, de leur dire qu’il allait quitter la France, d’être écouté et consolé. C’était, au fond de lui, un besoin honteux de pauvre qui va tendre la main, un besoin timide et fort de sentir quelqu’un souffrir de son départ.

Il songea à Marowsko. Seul le vieux Polonais l’aimait assez pour ressentir une vraie et poignante émotion; et le docteur se décida tout de suite à l’aller voir.

Quand il entra dans la boutique, le pharmacien, qui pilait des poudres au fond d’un mortier de marbre, eut un petit tressaillement et quitta sa besogne:

—On ne vous aperçoit plus jamais! dit-il.

Le jeune homme expliqua qu’il avait eu à entreprendre des démarches nombreuses, sans en dévoiler le motif, et il s’assit en demandant:

—Eh bien! les affaires vont-elles?

Elles n’allaient pas, les affaires. La concurrence était terrible, le malade rare et pauvre dans ce quartier travailleur. On n’y pouvait vendre que des médicaments à bon marché; et les médecins n’y ordonnaient point ces remèdes rares et compliqués sur lesquels on gagne cinq cents pour cent. Le bonhomme conclut:

—Si ça dure encore trois mois comme ça, il faudra fermer boutique. Si je ne comptais pas sur vous, mon bon docteur, je me serais déjà mis à cirer des bottes.

Pierre sentit son cœur se serrer, et il se décida brusquement à porter le coup, puisqu’il le fallait:

—Oh! moi... moi... je ne pourrai plus vous être d’aucun secours. Je quitte le Havre au commencement du mois prochain.