Il descendit les deux étages, puis, comme il remontait avec la carafe pleine, il s’assit en chemise sur une marche de l’escalier où circulait un courant d’air, et il but, sans verre, par longues gorgées, comme un coureur essoufflé. Quand il eut cessé de remuer, le silence de cette demeure l’émut; puis, un à un, il en distingua les moindres bruits. Ce fut d’abord l’horloge de la salle à manger dont le battement lui paraissait grandir de seconde en seconde. Puis il entendit de nouveau un ronflement, un ronflement de vieux, court, pénible et dur, celui de son père sans aucun doute; et il fut crispé par cette idée, comme si elle venait seulement de jaillir en lui, que ces deux hommes qui ronflaient dans ce même logis, le père et le fils, n’étaient rien l’un à l’autre! Aucun lien, même le plus léger, ne les unissait, et ils ne le savaient pas! Ils se parlaient avec tendresse, ils s’embrassaient, se réjouissaient et s’attendrissaient ensemble des mêmes choses, comme si le même sang eût coulé dans leurs veines. Et deux personnes nées aux deux extrémités du monde ne pouvaient pas être plus étrangères l’une à l’autre que ce père et que ce fils. Ils croyaient s’aimer parce qu’un mensonge avait grandi entre eux. C’était un mensonge qui faisait cet amour paternel et cet amour filial, un mensonge impossible à dévoiler et que personne ne connaîtrait jamais que lui, le vrai fils.
Pourtant, pourtant, s’il se trompait? Comment le savoir? Ah! si une ressemblance, même légère, pouvait exister entre son père et Jean, une de ces ressemblances mystérieuses qui vont de l’aïeul aux arrière-petits-fils, montrant que toute une race descend directement du même baiser. Il aurait fallu si peu de chose, à lui médecin, pour reconnaître cela, la forme de la mâchoire, la courbure du nez, l’écartement des yeux, la nature des dents ou des poils, moins encore, un geste, une habitude, une manière d’être, un goût transmis, un signe quelconque bien caractéristique pour un œil exercé.
Il cherchait et ne se rappelait rien, non, rien. Mais il avait mal regardé, mal observé, n’ayant aucune raison pour découvrir ces imperceptibles indications.
Il se leva pour rentrer dans sa chambre et se mit à monter l’escalier, à pas lents, songeant toujours. En passant devant la porte de son frère, il s’arrêta net, la main tendue pour l’ouvrir. Un désir impérieux venait de surgir en lui de voir Jean tout de suite, de le regarder longuement, de le surprendre pendant le sommeil, pendant que la figure apaisée, que les traits détendus se reposent, que toute la grimace de la vie a disparu. Il saisirait ainsi le secret dormant de sa physionomie; et si quelque ressemblance existait, appréciable, elle ne lui échapperait pas.
Mais si Jean s’éveillait, que dirait-il? Comment expliquer cette visite?
Il demeurait debout, les doigts crispés sur la serrure et cherchant une raison, un prétexte.
Il se rappela tout à coup que, huit jours plus tôt, il avait prêté à son frère une fiole de laudanum pour calmer une rage de dents. Il pouvait lui-même souffrir, cette nuit-là, et venir réclamer sa drogue. Donc il entra, mais d’un pied furtif, comme un voleur.
Jean, la bouche entr’ouverte, dormait d’un sommeil animal et profond. Sa barbe et ses cheveux blonds faisaient une tache d’or sur le linge blanc. Il ne s’éveilla point, mais il cessa de ronfler.
Pierre, penché vers lui, le contemplait d’un œil avide. Non, ce jeune homme-là ne ressemblait pas à Roland; et, pour la seconde fois, s’éveilla dans son esprit le souvenir du petit portrait disparu de Maréchal. Il fallait qu’il le trouvât! En le voyant, peut-être, il ne douterait plus.
Son frère remua, gêné sans doute par sa présence, ou par la lueur de sa bougie pénétrant ses paupières. Alors le docteur recula, sur la pointe des pieds, vers la porte, qu’il referma sans bruit; puis il retourna dans sa chambre, mais il ne se coucha pas.