Une sorte d’intérêt me prit pour cette abandonnée.

Je lui demandai:

—Dis-moi ton histoire?

Elle me la conta.

—J’avais seize ans, j’étais en service à Yvetot, chez M. Lerable, un grainetier. Mes parents étaient morts. Je n’avais personne; je voyais bien que mon maître me regardait d’une drôle de façon et qu’il me chatouillait les joues; mais je ne m’en demandais pas plus long. Je savais les choses, certainement. A la campagne, on est dégourdi; mais M. Lerable était un vieux dévot qu’allait à la messe chaque dimanche. Je l’en aurais jamais cru capable, enfin!

V’là qu’un jour il veut me prendre dans ma cuisine. Je lui résiste. Il s’en va.

Y avait en face de nous un épicier, M. Dutan, qui avait un garçon de magasin bien plaisant; si tant est que je me laissai enjôler par lui. Ça arrive à tout le monde, n’est-ce pas? Donc je laissais la porte ouverte, les soirs, et il venait me retrouver.

Mais v’là qu’une nuit M. Lerable entend du bruit. Il monte et il trouve Antoine qu’il veut tuer. Ça fait une bataille à coups de chaise, de pot à eau, de tout. Moi j’avais saisi mes hardes et je me sauvai dans la rue. Me v’là partie.

J’avais une peur, une peur de loup. Je m’habillai sous une porte. Puis je me mis à marcher tout droit. Je croyais pour sûr qu’il y avait quelqu’un de tué et que les gendarmes me cherchaient déjà. Je gagnai la grand’route de Rouen. Je me disais qu’à Rouen je pourrais me cacher très bien.

Il faisait noir à ne pas voir les fossés, et j’entendais des chiens qui aboyaient dans les fermes. Sait-on tout ce qu’on entend la nuit? Des oiseaux qui crient comme des hommes qu’on égorge, des bêtes qui jappent, des bêtes qui sifflent, et puis tant de choses que l’on ne comprend pas. J’en avais la chair de poule. A chaque bruit, je faisais le signe de croix. On ne s’imagine point ce que ça vous émouve le cœur. Quand le jour parut, v’là que l’idée des gendarmes me reprit, et que je me mis à courir. Puis je me calmai.