Une grosse marionnette apparaît, faisant, au bout de ses fils, des gestes bizarres et maladroits.

Et voilà que toutes les petites têtes se mettent à rire, les mains s’agitent, les pieds trépignent sur les bancs, et des cris de joie, des cris aigus, s’échappent des bouches.

Et il me semble que je suis un de ces enfants, que je suis aussi entré pour voir, pour m’amuser, pour croire, comme eux. Je retrouve en moi, réveillées brusquement, toutes les sensations de jadis; et dans l’hallucination du souvenir, je me sens redevenu le petit être que j’ai été autrefois, devant ce même spectacle.

Mais un violon se met à jouer. Je me lève pour le regarder. C’est aussi le même: un vieux encore, très maigre, et triste, triste, à longs cheveux blancs rejetés derrière une tête creuse, intelligente et fière.

Et je me rappelle ma seconde visite à saint Antoine. J’avais seize ans.

Un jour (j’étais élève au collège de Rouen en ce temps-là), un jour donc, un jeudi, je crois, je montai la rue Bihorel pour aller montrer des vers à mon illustre et sévère ami Louis Bouilhet.

Quand j’entrai dans le cabinet du poète, j’aperçus, à travers un nuage de fumée, deux grands et gros hommes, enfoncés en des fauteuils et qui fumaient en causant.

En face de Louis Bouilhet était Gustave Flaubert.

Je laissai mes vers dans ma poche et je demeurai assis dans mon coin bien sage sur ma chaise, écoutant.

Vers quatre heures, Flaubert se leva.