L’heure des toasts sonna. Ils furent nombreux et très applaudis. Le soir venait; on était à table depuis midi. Déjà flottaient dans la vallée les vapeurs fines et laiteuses, léger vêtement de nuit des ruisseaux et des prairies; le soleil touchait à l’horizon; les vaches beuglaient au loin dans les brumes des pâturages. C’était fini: on redescendait vers Gisors. Le cortège, rompu maintenant, marchait en débandade. Mme Husson avait pris le bras d’Isidore et lui faisait des recommandations nombreuses, pressantes, excellentes.

Ils s’arrêtèrent devant la porte de la fruitière, et le Rosier fut laissé chez sa mère.

Elle n’était point rentrée. Invitée par sa famille à célébrer aussi le triomphe de son fils, elle avait déjeuné chez sa sœur, après avoir suivi le cortège jusqu’à la tente du banquet.

Donc Isidore resta seul dans la boutique où pénétrait la nuit.

Il s’assit sur une chaise, agité par le vin et par l’orgueil, et regarda autour de lui. Les carottes, les choux, les oignons répandaient dans la pièce fermée leur forte senteur de légumes, leurs aromes jardiniers et rudes, auxquels se mêlaient une douce et pénétrante odeur de fraises et le parfum léger, le parfum fuyant d’une corbeille de pêches.

Le Rosier en prit une et la mangea à pleines dents, bien qu’il eût le ventre rond comme une citrouille. Puis tout à coup, affolé de joie, il se mit à danser; et quelque chose sonna dans sa veste.

Il fut surpris, enfonça ses mains en ses poches et ramena la bourse aux cinq cents francs qu’il avait oubliée dans son ivresse! Cinq cents francs! quelle fortune! Il versa les louis sur le comptoir et les étala d’une lente caresse de sa main grande ouverte pour les voir tous en même temps. Il y en avait vingt-cinq, vingt-cinq pièces rondes, en or! toutes en or! Elles brillaient sur le bois dans l’ombre épaissie, et il les comptait et les recomptait, posant le doigt sur chacune et murmurant: «Une, deux, trois, quatre, cinq,—cent;—six, sept, huit, neuf, dix,—deux cents»; puis il les remit dans la bourse qu’il cacha de nouveau dans sa poche.

Qui saura et qui pourrait dire le combat terrible livré dans l’âme du Rosier entre le mal et le bien, l’attaque tumultueuse de Satan, ses ruses, les tentations qu’il jeta en ce cœur timide et vierge? Quelles suggestions, quelles images, quelles convoitises inventa le Malin pour émouvoir et perdre cet élu? Il saisit son chapeau, l’élu de Mme Husson, son chapeau qui portait encore le petit bouquet de fleurs d’oranger, et, sortant par la ruelle derrière la maison, il disparut dans la nuit.

La fruitière Virginie, prévenue que son fils était rentré, revint presque aussitôt et trouva la maison vide. Elle attendit, sans s’étonner d’abord; puis, au bout d’un quart d’heure, elle s’informa. Les voisins de la rue Dauphine avaient vu entrer Isidore et ne l’avaient point vu ressortir. Donc on le chercha: on ne le découvrit point. La fruitière, inquiète, courut à la mairie: le maire ne savait rien, sinon qu’il avait laissé le Rosier devant sa porte. Mme Husson venait de se coucher quand on l’avertit que son protégé avait disparu. Elle remit aussitôt sa perruque, se leva et vint elle-même chez Virginie. Virginie, dont l’âme populaire avait l’émotion rapide, pleurait toutes ses larmes au milieu de ses choux, de ses carottes et de ses oignons.

On craignait un accident. Lequel? Le commandant Desbarres prévint la gendarmerie qui fit une ronde autour de la ville; et on trouva, sur la route de Pontoise, le petit bouquet de fleurs d’oranger. Il fut placé sur une table autour de laquelle délibéraient les autorités. Le Rosier avait dû être victime d’une ruse, d’une machination, d’une jalousie; mais comment? Quel moyen avait-on employé pour enlever cet innocent, et dans quel but?