Et nous commençâmes à causer. J’appris qu’elle était femme d’un capitaine de dragons en garnison à Ajaccio et qu’elle allait rejoindre son mari.

En quelques minutes, je devinai qu’elle ne l’aimait guère, ce mari! Elle l’aimait pourtant, mais avec réserve, comme on aime un homme qui n’a pas tenu grand’chose des espérances éveillées aux jours des fiançailles. Il l’avait promenée de garnison en garnison, à travers un tas de petites villes tristes, si tristes! Maintenant, il l’appelait dans cette île qui devait être lugubre. Non, la vie n’était pas amusante pour tout le monde. Elle aurait encore préféré demeurer chez ses parents, à Lyon, car elle connaissait tout le monde à Lyon. Mais il lui fallait aller en Corse maintenant. Le ministre, vraiment, n’était pas aimable pour son mari, qui avait pourtant de très beaux états de services.

Et nous parlâmes des résidences qu’elle eût préférées.

Je demandai:—Aimez-vous Paris?

Elle s’écria:—Oh! monsieur, si j’aime Paris! Est-il possible de faire une pareille question? Et elle se mit à me parler de Paris avec une telle ardeur, un tel enthousiasme, une telle frénésie de convoitise que je pensai: «Voilà la corde dont il faut jouer.»

Elle adorait Paris, de loin, avec une rage de gourmandise rentrée, avec une passion exaspérée de provinciale, avec une impatience affolée d’oiseau en cage qui regarde un bois toute la journée, de la fenêtre où il est accroché.

Elle se mit à m’interroger, en balbutiant d’angoisse; elle voulait tout apprendre, tout, en cinq minutes. Elle savait les noms de tous les gens connus, et de beaucoup d’autre encore dont je n’avais jamais entendu parler.

—Comment est M. Gounod? Et M. Sardou? Oh! monsieur, comme j’aime les pièces de M. Sardou! Comme c’est gai, spirituel! Chaque fois que j’en vois une, je rêve pendant huit jours! J’ai lu aussi un livre de M. Daudet qui m’a tant plu! Sapho, connaissez-vous ça? Est-il joli garçon, M. Daudet? L’avez-vous vu? Et M. Zola, comment est-il? Si vous saviez comme Germinal m’a fait pleurer! Vous rappelez-vous le petit enfant qui meurt sans lumière? Comme c’est terrible! J’ai failli en faire une maladie. Ça n’est pas pour rire, par exemple! J’ai lu aussi un livre de M. Bourget, Cruelle énigme! J’ai une cousine qui a si bien perdu la tête de ce roman-là qu’elle a écrit à M. Bourget. Moi, j’ai trouvé ça trop poétique. J’aime mieux ce qui est drôle. Connaissez-vous M. Grévin? Et M. Coquelin? Et M. Damala? Et M. Rochefort! On dit qu’il a tant d’esprit! Et M. de Cassagnac? Il paraît qu’il se bat tous les jours?..

Au bout d’une heure environ, ses interrogations commençaient à s’épuiser; et ayant satisfait sa curiosité de la façon la plus fantaisiste, je pus parler à mon tour.

Je lui racontai des histoires du monde, du monde parisien, du grand monde. Elle écoutait de toutes ses oreilles, de tout son cœur. Oh! certes, elle a dû prendre une jolie idée des belles dames, des illustres dames de Paris. Ce n’étaient qu’aventures galantes, que rendez-vous, que victoires rapides et défaites passionnées. Elle me demandait de temps en temps: