—Parfaitement. Il l’a épousée... il l’a épousée... comme on épouse, parbleu, par sottise!

—Mais encore?...

—Mais encore... mais encore, mon ami. Il n’y a pas d’encore. On est bête, parce qu’on est bête. Et puis, tu sais bien que les peintres ont la spécialité des mariages ridicules; ils épousent presque tous des modèles, des vieilles maîtresses, enfin des femmes avariées sous tous les rapports. Pourquoi cela? Le sait-on? Il semblerait, au contraire, que la fréquentation constante de cette race de dindes qu’on nomme les modèles aurait dû les dégoûter à tout jamais de ce genre de femelles. Pas du tout. Après les avoir fait poser, ils les épousent. Lis donc ce petit livre, si vrai, si cruel et si beau, d’Alphonse Daudet: les Femmes d’artistes.

Pour le couple que tu vois là, l’accident s’est produit d’une façon spéciale et terrible. La petite femme a joué une comédie ou plutôt un drame effrayant. Elle a risqué le tout pour le tout, enfin. Était-elle sincère? Aimait-elle Jean? Sait-on jamais cela? Qui donc pourra déterminer d’une façon précise ce qu’il y a d’âpreté et ce qu’il y a de réel dans les actes des femmes? Elles sont toujours sincères dans une éternelle mobilité d’impressions. Elles sont emportées, criminelles, dévouées, admirables, et ignobles, pour obéir à d’insaisissables émotions. Elles mentent sans cesse, sans le vouloir, sans le savoir, sans comprendre, et elles ont, avec cela, malgré cela, une franchise absolue de sensations et de sentiments qu’elles témoignent par des résolutions violentes, inattendues, incompréhensibles, folles, qui déroutent nos raisonnements, nos habitudes de pondération et toutes nos combinaisons égoïstes. L’imprévu et la brusquerie de leurs déterminations font qu’elles demeurent pour nous d’indéchiffrables énigmes. Nous nous demandons toujours: «Sont-elles sincères? Sont-elles fausses?»

Mais, mon ami, elles sont en même temps sincères et fausses, parce qu’il est dans leur nature d’être les deux à l’extrême et de n’être ni l’un ni l’autre.

Regarde les moyens qu’emploient les plus honnêtes pour obtenir de nous ce qu’elles veulent. Ils sont compliqués et simples, ces moyens. Si compliqués que nous ne les devinons jamais à l’avance, si simples qu’après en avoir été les victimes, nous ne pouvons nous empêcher de nous en étonner et de nous dire: «Comment! elle m’a joué si bêtement que ça?»

Et elles réussissent toujours, mon bon, surtout quand il s’agit de se faire épouser.

Mais voici l’histoire de Summer.

La petite femme est un modèle, bien entendu. Elle posait chez lui. Elle était jolie, élégante surtout, et possédait, paraît-il, une taille divine. Il devint amoureux d’elle, comme on devient amoureux de toute femme un peu séduisante qu’on voit souvent. Il s’imagina qu’il l’aimait de toute son âme. C’est là un singulier phénomène. Aussitôt qu’on désire une femme, on croit sincèrement qu’on ne pourra plus se passer d’elle pendant tout le reste de sa vie. On sait fort bien que la chose vous est déjà arrivée; que le dégoût a toujours suivi la possession; qu’il faut, pour pouvoir user son existence à côté d’un autre être, non pas un brutal appétit physique, bien vite éteint, mais une accordance d’âme, de tempérament et d’humeur. Il faut savoir démêler, dans la séduction qu’on subit, si elle vient de la forme corporelle, d’une certaine ivresse sensuelle ou d’un charme profond de l’esprit.

Enfin, il crut qu’il l’aimait; il lui fit un tas de promesses de fidélité et il vécut complètement avec elle.