Laissez-moi vous raconter sa vie.
Il fut élevé, comme on élevait autrefois les enfants, en faisant deux parts de tous les actes humains: ce qui est bien et ce qui est mal. On lui montra le bien avec une autorité irrésistible qui le lui fit distinguer du mal, comme on distingue le jour de la nuit. Son père n’appartenait pas à la race des esprits supérieurs qui, regardant de très haut, voient les sources des croyances et reconnaissent les nécessités sociales d’où sont nées ces distinctions.
Il grandit donc, religieux et confiant, enthousiaste et borné.
A vingt-deux ans il se maria. On lui fit épouser une cousine, élevée comme lui, simple comme lui, pure comme lui. Il eut cette chance inestimable d’avoir pour compagne une honnête femme au cœur droit, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus rare et de plus respectable au monde. Il avait pour sa mère la vénération qui entoure les mères dans les familles patriarcales, ce culte profond qu’on réserve aux divinités. Il reporta sur sa femme un peu de cette religion, à peine atténuée par les familiarités conjugales. Et il vécut dans une ignorance absolue de la fourberie, dans un état de droiture obstinée et de bonheur tranquille qui fit de lui un être à part. Ne trompant personne, il ne soupçonnait pas qu’on pût le tromper, lui.
Quelque temps avant son mariage, il était entré comme caissier chez M. Langlais, assassiné par lui dernièrement.
Nous savons, messieurs les jurés, par les témoignages de Mme Langlais, de son frère M. Perthuis, associé de son mari, de toute la famille et de tous les employés supérieurs de cette banque, que Lougère fut un employé modèle, comme probité, comme soumission, comme douceur, comme déférence envers ses chefs et comme régularité.
On le traitait d’ailleurs avec la considération méritée par sa conduite exemplaire. Il était habitué à cet hommage et à l’espèce de vénération témoignée à Mme Lougère, dont l’éloge était sur toutes les bouches.
Elle mourut d’une fièvre typhoïde en quelques jours.
Il ressentit assurément une douleur profonde, mais une douleur froide et calme de cœur méthodique. On vit seulement à sa pâleur et à l’altération de ses traits jusqu’à quel point il avait été blessé.
Alors, messieurs, il se passa une chose bien naturelle.