—J’ veux bien, pour sûr, j’ veux bien.
La Martine a paru dans le Gil-Blas du mardi 11 septembre 1883, sous la signature: Maufrigneuse.
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UNE SOIRÉE.
LE maréchal des logis Varajou avait obtenu huit jours de permission pour les passer chez sa sœur, Mme Padoie. Varajou, qui tenait garnison à Rennes et y menait joyeuse vie, se trouvant à sec et mal avec sa famille, avait écrit à sa sœur qu’il pourrait lui consacrer une semaine de liberté. Ce n’est point qu’il aimât beaucoup Mme Padoie, une petite femme moralisante, dévote, et toujours irritée; mais il avait besoin d’argent, grand besoin, et il se rappelait que, de tous ses parents, les Padoie étaient les seuls qu’il n’eût jamais rançonnés.
Le père Varajou, ancien horticulteur à Angers, retiré maintenant des affaires, avait fermé sa bourse à son garnement de fils et ne le voyait guère depuis deux ans. Sa fille avait épousé Padoie, ancien employé des finances, qui venait d’être nommé receveur des contributions à Vannes.
Donc Varajou, en descendant du chemin de fer, se fit conduire à la maison de son beau-frère. Il le trouva dans son bureau, en train de discuter avec des paysans bretons des environs. Padoie se souleva sur sa chaise, tendit la main par-dessus sa table chargée de papiers, murmura: «Prenez un siège, je suis à vous dans un instant», se rassit et recommença sa discussion.
Les paysans ne comprenaient point ses explications, le receveur ne comprenait pas leurs raisonnements; il parlait français, les autres parlaient breton, et le commis qui servait d’interprète ne semblait comprendre personne.
Ce fut long, très long, Varajou considérait son beau-frère en songeant: «Quel crétin!» Padoie devait avoir près de cinquante ans; il était grand, maigre, osseux, lent, velu, avec des sourcils en arcade qui faisaient sur ses yeux deux voûtes de poils. Coiffé d’un bonnet de velours orné d’un feston d’or, il regardait avec mollesse, comme il faisait tout. Sa parole, son geste, sa pensée, tout était mou. Varajou se répétait: «Quel crétin!»
Il était, lui, un de ces braillards tapageurs pour qui la vie n’a pas de plus grands plaisirs que le café et la fille publique. En dehors de ces deux pôles de l’existence, il ne comprenait rien. Hâbleur, bruyant, plein de dédain pour tout le monde, il méprisait l’univers entier du haut de son ignorance. Quand il avait dit: «Nom d’un chien, quelle fête!» il avait certes exprimé le plus haut degré d’admiration dont fût capable son esprit.