Un moraliste d’autrefois aurait dit de bien belles choses sur le contraste et le coudoiement de cette élégance et de cette misère.

Il est midi, la promenade maintenant est déserte et je retourne à bord du Bel-Ami, où m’attend un déjeuner modeste préparé par les mains de Raymond, que je retrouve en tablier blanc et faisant frire des pommes de terre.

Pendant le reste du jour j’ai lu.

Le vent soufflait toujours avec violence et le yacht dansait sur ses ancres, car nous avions dû mouiller aussi celle de tribord. Le mouvement finit par m’engourdir et je sommeillai pendant quelque temps. Quand Bernard entra dans le salon pour allumer des bougies, je vis qu’il était sept heures, et comme la houle, le long du quai, rendait le débarquement difficile, je dînai dans mon bateau.

Puis je montai m’asseoir au grand air. Autour de moi, Cannes étendait ses lumières. Rien de plus joli qu’une ville éclairée, vue de la mer. A gauche, le vieux quartier dont les maisons semblent grimper les unes sur les autres, allait mêler ses feux aux étoiles; à droite, les becs de gaz de la Croisette se déroulaient comme un immense serpent sur deux kilomètres d’étendue.

Et je pensais que dans toutes ces villas, dans tous ces hôtels, des gens, ce soir, se sont réunis, comme ils ont fait hier, comme ils feront demain, et qu’ils causent. Ils causent! de quoi? des princes! du temps!... Et puis?... du temps!... des princes!... et puis?... de rien!

Est-il rien de plus sinistre qu’une conversation de table d’hôte? J’ai vécu dans les hôtels, j’ai subi l’âme humaine qui se montre là dans toute sa platitude. Il faut vraiment être bien résolu à la suprême indifférence pour ne pas pleurer de chagrin, de dégoût et de honte quand on entend l’homme parler. L’homme, l’homme ordinaire, riche, connu, estimé, respecté, considéré, content de lui, il ne sait rien, ne comprend rien et parle de l’intelligence avec un orgueil désolant.

Faut-il être aveugle et saoul de fierté stupide pour se croire autre chose qu’une bête à peine supérieure aux autres. Écoutez-les, assis autour de la table, ces misérables! Ils causent! Ils causent avec ingénuité, avec confiance, avec douceur, et ils appellent cela échanger des idées. Quelles idées? Ils disent où ils se sont promenés: «la route était bien jolie, mais il faisait un peu froid en revenant»; «la cuisine n’est pas mauvaise dans l’hôtel, bien que les nourritures de restaurant soient toujours un peu excitantes». Et ils racontent ce qu’ils ont fait, ce qu’ils aiment, ce qu’ils croient!

Il me semble que je vois en eux l’horreur de leur âme comme on voit un fœtus monstrueux dans l’esprit-de-vin d’un bocal. J’assiste à la lente éclosion des lieux communs qu’ils redisent toujours, je sens les mots tomber de ce grenier à sottises dans leurs bouches d’imbéciles et de leurs bouches dans l’air inerte qui les porte à mes oreilles.

Mais leurs idées, leurs idées les plus hautes, les plus solennelles, les plus respectées, ne sont-elles pas l’irrécusable preuve de l’éternelle, universelle, indestructible et omnipotente bêtise?