Sa sensibilité particulière et maladive le change en outre en écorché vif pour qui presque toutes les sensations sont devenues des douleurs.

Je me rappelle les jours noirs où mon cœur fut tellement déchiré par des choses aperçues une seconde, que les souvenirs de ces visions demeurent en moi comme des plaies.

Un matin, avenue de l’Opéra, au milieu du public remuant et joyeux, que le soleil de mai grisait, j’ai vu passer soudain un être innommable, une vieille courbée en deux, vêtue de loques qui furent des robes, coiffée d’un chapeau de paille noir, tout dépouillé de ses ornements anciens, rubans et fleurs disparus depuis des temps indéfinis. Et elle allait, traînant ses pieds si péniblement que je ressentais au cœur, autant qu’elle-même, plus qu’elle-même, la douleur de tous ses pas. Deux cannes la soutenaient. Elle passait sans voir personne, indifférente à tout, au bruit, aux gens, aux voitures, au soleil! Où allait-elle? Vers quel taudis? Elle portait dans un papier qui pendait au bout d’une ficelle quelque chose. Quoi? du pain? Oui, sans doute. Personne, aucun voisin n’ayant pu ou voulu faire pour elle cette course, elle avait entrepris, elle, ce voyage horrible, de sa mansarde au boulanger. Deux heures de route au moins pour aller et venir. Et quelle route douloureuse! Quel chemin de la croix plus effroyable que celui du Christ!

Je levai les yeux vers les toits des maisons immenses. Elle allait là-haut! Quand y serait-elle? Combien de repos haletants sur les marches, dans le petit escalier noir et tortueux?

Tout le monde se retournait pour la regarder! On murmurait: «Pauvre femme!» puis on passait. Sa jupe, son haillon de jupe, traînait sur le trottoir, à peine attachée sur son débris de corps. Et il y avait une pensée là dedans! Une pensée? Non, mais une souffrance épouvantable, incessante, harcelante! Oh! la misère des vieux sans pain, des vieux sans espoir, sans enfants, sans argent, sans rien autre chose que la mort devant eux, y pensons-nous? Y pensons-nous, aux vieux affamés des mansardes? Pensons-nous aux larmes de ces yeux ternes, qui furent brillants, émus et joyeux, jadis?

Une autre fois, il pleuvait, j’allais seul, chassant par la plaine normande, par les grands labourés de boue grasse qui fondaient et glissaient sous mon pied. De temps en temps une perdrix surprise, blottie contre une motte de terre, s’envolait lourdement sous l’averse. Mon coup de fusil, éteint par la nappe d’eau qui tombait du ciel, claquait à peine comme un coup de fouet, et la bête grise s’abattait avec du sang sur ses plumes.

Je me sentais triste à pleurer, à pleurer comme les nuages qui pleuraient sur le monde et sur moi, trempé de tristesse jusqu’au cœur, accablé de lassitude à ne plus lever mes jambes, engluées d’argile; et j’allais rentrer quand j’aperçus au milieu des champs le cabriolet du médecin qui suivait un chemin de traverse.

Elle passait, la voiture noire et basse, couverte de sa capote ronde et traînée par son cheval brun, comme un présage de mort errant dans la campagne par ce jour sinistre. Tout à coup elle s’arrêta; la tête du médecin apparut et il cria:

—Eh!

J’allai vers lui. Il me dit: