Personne, jamais, n’appartient à personne. On se prête, malgré soi, à ce jeu coquet ou passionné de la possession, mais on ne se donne jamais. L’homme, exaspéré par ce besoin d’être le maître de quelqu’un, a institué la tyrannie, l’esclavage et le mariage. Il peut tuer, torturer, emprisonner, mais la volonté humaine lui échappe toujours, même quand elle a consenti quelques instants à se soumettre.
Est-ce que les mères possèdent leurs enfants? Est-ce que le petit être, à peine sorti du ventre, ne se met pas à crier pour dire ce qu’il veut, pour annoncer son isolement et affirmer son indépendance?
Est-ce qu’une femme vous appartient jamais? Savez-vous ce qu’elle pense, même si elle vous adore? Baisez sa chair, pâmez-vous sur ses lèvres. Un mot sorti de votre bouche ou de la sienne, un seul mot suffira pour mettre entre vous une implacable haine!
Tous les sentiments affectueux perdent leur charme s’ils deviennent autoritaires. De ce qu’il me plaît de voir quelqu’un et de lui parler, s’ensuit-il qu’il me soit permis de savoir ce qu’il fait et ce qu’il aime?
L’agitation des villes grandes et petites, de tous les groupes de la société, la curiosité méchante, envieuse, médisante, calomniatrice, le souci incessant des relations, des affections d’autrui, des commérages et des scandales, ne viennent-ils pas de cette prétention que nous avons de contrôler la conduite des autres, comme si tous nous appartenaient à des degrés différents? Et nous nous imaginons en effet que nous avons des droits sur eux, sur leur vie, car nous la voulons réglée selon la nôtre, sur leurs pensées, car nous les réclamons de même ordre que les nôtres, sur leurs opinions, car nous ne les tolérons pas différentes des nôtres, sur leur réputation, car nous l’exigeons selon nos principes, sur leurs mœurs, car nous nous indignons quand elles ne sont pas soumises à notre morale.
Je déjeunai au bout d’une longue table dans l’hôtel du Bailli de Suffren, et je continuais à lire mes lettres et mes journaux, quand je fus distrait par les propos bruyants d’une demi-douzaine d’hommes assis à l’autre extrémité.
C’étaient des commis voyageurs. Ils parlèrent de tout avec conviction, avec autorité, avec blague, avec dédain, et ils me donnèrent nettement la sensation de ce qu’est l’âme française, c’est-à-dire la moyenne de l’intelligence, de la raison, de la logique et de l’esprit en France. Un d’eux, un grand à tignasse rousse, portait la médaille militaire et une médaille de sauvetage—un brave.—Un petit gros faisait des calembours sans répit et en riait lui-même à pleine gorge, avant d’avoir laissé aux autres le temps de comprendre. Un homme à cheveux ras, réorganisait l’armée et la magistrature, réformait les lois et la Constitution, définissait une République idéale pour son âme de placeur de vins. Deux voisins s’amusaient beaucoup en se racontant leurs bonnes fortunes, des aventures d’arrière-boutique ou des conquêtes de servantes.
Et je voyais en eux toute la France, la France légendaire, spirituelle, mobile, brave et galante.
Ces hommes étaient des types de la race, types vulgaires qu’il me suffirait de poétiser un peu pour retrouver le Français tel que nous le montre l’histoire, cette vieille dame exaltée et menteuse.
Et c’est vraiment une race amusante que la nôtre, par des qualités très spéciales qu’on ne retrouve nulle part ailleurs.