—Nous aurons vent d’est tantôt.
Bernard répondit:
—Je croirais plutôt à un vent d’ouest.
Bernard, le patron, est maigre, souple, remarquablement propre, soigneux et prudent. Barbu jusqu’aux yeux, il a le regard bon et la voix bonne. C’est un dévoué et un franc. Mais tout l’inquiète en mer, la houle rencontrée soudain et qui annonce de la brise au large, le nuage allongé sur l’Estérel, qui révèle du mistral dans l’ouest, et même le baromètre qui monte, car il peut indiquer une bourrasque de l’est. Excellent marin d’ailleurs, il surveille tout sans cesse et pousse la propreté jusqu’à frotter les cuivres dès qu’une goutte d’eau les atteint.
Raymond, son beau-frère, est un fort gars, brun et moustachu, infatigable et hardi, aussi franc et dévoué que l’autre, mais moins mobile et nerveux, plus calme, plus résigné aux surprises et aux traîtrises de la mer.
Bernard, Raymond et le baromètre sont parfois en contradiction et me jouent une amusante comédie à trois personnages, dont un muet, le mieux renseigné.
—Sacristi, monsieur, nous marchons bien, disait Bernard.
Nous avons passé, en effet, le golfe de la Salis, franchi la Garoupe, et nous approchons du cap Gros, roche plate et basse allongée au ras des flots.
Maintenant, toute la chaîne des Alpes apparaît, vague monstrueuse qui menace la mer, vague de granit couronnée de neige dont tous les sommets pointus semblent des jaillissements d’écume immobile et figée. Et le soleil se lève derrière ces glaces, sur qui sa lumière tombe en coulée d’argent.
Mais voilà que, doublant le cap d’Antibes, nous découvrons les îles de Lérins, et loin par derrière, la chaîne tourmentée de l’Estérel. L’Estérel est le décor de Cannes, charmante montagne de keepsake, bleuâtre et découpée élégamment, avec une fantaisie coquette et pourtant artiste, peinte à l’aquarelle sur un ciel théâtral par un créateur complaisant pour servir de modèle aux Anglaises paysagistes et de sujet d’admiration aux altesses phtisiques ou désœuvrées.