Après le courant d’air de terre qui règne pendant la nuit, nous attendons et nous espérons le courant d’air de la mer, qui sera le bien reçu, d’où qu’il vienne.

Bernard tient toujours pour l’ouest, Raymond pour l’est, le baromètre est immobile un peu au-dessous de 76.

Maintenant le soleil rayonne, inonde la terre, rend étincelants les murs des maisons, qui, de loin, ont l’air aussi de neige éparpillée, et jette sur la mer un clair vernis lumineux et bleuté.

Peu à peu, profitant des moindres souffles, de ces caresses de l’air qu’on sent à peine sur la peau et qui cependant font glisser sur l’eau plate les yachts sensibles et bien voilés, nous dépassons la dernière pointe du cap et nous découvrons tout entier le golfe Juan, avec l’escadre au milieu. De loin, les cuirassés ont l’air de rocs, d’îlots, d’écueils couverts d’arbres morts. La fumée d’un train court sur la rive allant de Cannes à Juan-les-Pins qui sera peut-être, plus tard, la plus jolie station de toute la côte. Trois tartanes avec leurs voiles latines, dont une est rouge et les deux autres blanches, sont arrêtées dans le passage entre Sainte-Marguerite et la terre.

C’est le calme, le calme doux et chaud d’un matin de printemps dans le Midi; et déjà, il me semble que j’ai quitté depuis des semaines, depuis des mois, depuis des années les gens qui parlent et s’agitent; je sens entrer en moi l’ivresse d’être seul, l’ivresse douce du repos que rien ne troublera, ni la lettre blanche, ni la dépêche bleue, ni le timbre de ma porte, ni l’aboiement de mon chien. On ne peut m’appeler, m’inviter, m’emmener, m’opprimer avec des sourires, me harceler de politesses. Je suis seul, vraiment seul, vraiment libre. Elle court, la fumée du train sur le rivage! Moi je flotte dans un logis ailé qui se balance, joli comme un oiseau, petit comme un nid, plus doux qu’un hamac, et qui erre sur l’eau, au gré du vent, sans tenir à rien. J’ai, pour me servir et me promener, deux matelots qui m’obéissent, quelques livres à lire et des vivres pour quinze jours. Quinze jours sans parler, quelle joie!

Je fermais les yeux sous la chaleur du soleil, savourant le repos profond de la mer, quand Bernard dit à mi-voix:

—Le brick a de l’air, là-bas.

Là-bas, en effet, très loin en face d’Agay, un brick vient vers nous. Je vois très bien avec la jumelle, ses voiles rondes pleines de vent.

—Bah, c’est le courant d’air d’Agay, répond Raymond, il fait calme sur le cap Roux.

—Cause toujours, nous aurons du vent d’ouest, répond Bernard.