«J’y retrouve toujours Adelmans, Maldant, Rocdiane, Landa et bien d’autres, qui m’ennuient et me fatiguent autant que des orgues de Barbarie. Chacun a son air, ou ses airs, que j’entends depuis quinze ans, et ils les jouent tous ensemble, chaque soir, dans ce cercle, qui est, paraît-il, un endroit où l’on va se distraire. On devrait bien me changer ma génération dont j’ai les yeux, les oreilles et l’esprit rassasiés. Ceux-là font toujours des conquêtes; ils s’en vantent et s’entre-félicitent.

«Après avoir bâillé autant de fois qu’il y a de minutes entre huit heures et minuit, je rentre me coucher et je me déshabille en songeant qu’il faudra recommencer demain.

«Oui, ma chère amie, je suis à l’âge où la vie de garçon devient intolérable, parce qu’il n’y a plus rien de nouveau pour moi, sous le soleil. Un garçon doit être jeune, curieux, avide. Quand on n’est plus tout cela, il devient dangereux de rester libre. Dieu, que j’ai aimé ma liberté, jadis, avant de vous aimer plus qu’elle! Comme elle me pèse aujourd’hui! La liberté, pour un vieux garçon comme moi, c’est le vide, le vide partout, c’est le chemin de la mort, sans rien dedans pour empêcher de voir le bout, c’est cette question sans cesse posée: que dois-je faire? qui puis-je aller voir pour n’être pas seul? Et je vais de camarade en camarade, de poignée de main en poignée de main, mendiant un peu d’amitié. J’en recueille des miettes qui ne font pas un morceau.—Vous, j’ai Vous, mon amie, mais vous n’êtes pas à moi. C’est même peut-être de vous que me vient l’angoisse dont je souffre, car c’est le désir de votre contact, de votre présence, du même toit sur nos têtes, des mêmes murs enfermant nos existences, du même intérêt serrant nos cœurs, le besoin de cette communauté d’espoirs, de chagrins, de plaisirs, de gaieté, de tristesse et aussi de choses matérielles, qui mettent en moi tant de souci. Vous êtes à moi, c’est-à-dire que je vole un peu de vous de temps en temps. Mais je voudrais respirer sans cesse l’air même que vous respirez, partager tout avec vous, ne me servir que de choses qui appartiendraient à nous deux, sentir que tout ce dont je vis est à vous autant qu’à moi, le verre dans lequel je bois, le siège sur lequel je me repose, le pain que je mange et le feu qui me chauffe.

«Adieu, revenez bien vite. J’ai trop de peine loin de vous.

«Olivier.»

«Roncières, 8 août.

«Mon ami, je suis malade, et si fatiguée que vous ne me reconnaîtrez point. Je crois que j’ai trop pleuré. Il faut que je me repose un peu avant de revenir, car je ne veux pas me remontrer à vous comme je suis. Mon mari part pour Paris après-demain et vous portera de nos nouvelles. Il compte vous emmener dîner quelque part et me charge de vous prier de l’attendre chez vous vers sept heures.

«Quant à moi, dès que je me sentirai un peu mieux, dès que je n’aurai plus cette figure de déterrée qui me fait peur à moi-même, je retournerai près de vous. Je n’ai, au monde, qu’Annette et vous, moi aussi, et je veux offrir à chacun de vous tout ce que je pourrai lui donner, sans voler l’autre.

«Je vous tends mes yeux qui ont tant pleuré pour que vous les baisiez.

«Anne.»