Elle murmura:
—Vous ne m’aimez pas comme je vous aime!
—Ah! par exemple!...
Elle l’interrompit:
—Non, vous aimez en moi, comme vous le disiez fort bien avant dîner, une femme qui satisfait les besoins de votre cœur, une femme qui ne vous a jamais fait une peine et qui a mis un peu de bonheur dans votre vie. Cela, je le sais, je le sens. Oui, j’ai la conscience, j’ai la joie ardente de vous avoir été bonne, utile et secourable. Vous avez aimé, vous aimez encore tout ce que vous trouvez en moi d’agréable, mes attentions pour vous, mon admiration, mon souci de vous plaire, ma passion, le don complet que je vous ai fait de mon être intime. Mais ce n’est pas moi que vous aimez, comprenez-vous! Oh, cela je le sens comme on sent un courant d’air froid. Vous aimez en moi mille choses, ma beauté, qui s’en va, mon dévouement, l’esprit qu’on me trouve, l’opinion qu’on a de moi dans le monde, celle que j’ai de vous dans mon cœur; mais ce n’est pas moi, moi, rien que moi, comprenez-vous?
Il eut un petit rire amical:
—Non, je ne comprends pas très bien. Vous me faites une scène de reproches très inattendue.
Elle s’écria:
—Oh, mon Dieu! Je voudrais vous faire comprendre comment je vous aime, moi! Voyons, je cherche, je ne trouve pas. Quand je pense à vous, et j’y pense toujours, je sens jusqu’au fond de ma chair et de mon âme une ivresse indicible de vous appartenir, et un besoin irrésistible de vous donner davantage de moi. Je voudrais me sacrifier d’une façon absolue, car il n’y a rien de meilleur, quand on aime, que de donner, de donner toujours, tout, tout, sa vie, sa pensée, son corps, tout ce qu’on a, et de bien sentir qu’on donne et d’être prête à tout risquer pour donner plus encore. Je vous aime, jusqu’à aimer souffrir pour vous, jusqu’à aimer mes inquiétudes, mes tourments, mes jalousies, la peine que j’ai quand je ne vous sens plus tendre pour moi. J’aime en vous quelqu’un que seule j’ai découvert, un vous qui n’est pas celui du monde, celui qu’on admire, celui qu’on connaît, un vous qui est le mien, qui ne peut plus changer, qui ne peut pas vieillir, que je ne peux pas ne plus aimer, car j’ai, pour le regarder, des yeux qui ne voient plus que lui. Mais on ne peut pas dire ces choses. Il n’y a pas de mots pour les exprimer.
Il répéta tout bas, plusieurs fois de suite: