A son tour, il parla de ses affaires qu’il aimait raconter en mangeant, de la séance de la Chambre et de la discussion du projet de loi sur la falsification des denrées.

Ce bavardage, qu’elle supportait bien d’ordinaire, l’irrita, lui fit regarder avec plus d’attention l’homme vulgaire et phraseur qui s’intéressait à ces choses; mais elle souriait en l’écoutant, et répondait aimablement, plus gracieuse même que de coutume, plus complaisante pour ces banalités. Elle pensait en le regardant: «Je l’ai trompé. C’est mon mari, et je l’ai trompé. Est-ce bizarre? Rien ne peut plus empêcher cela, rien ne peut plus effacer cela! J’ai fermé les yeux. J’ai consenti pendant quelques secondes, pendant quelques secondes seulement, au baiser d’un homme, et je ne suis plus une honnête femme. Quelques secondes dans ma vie, quelques secondes qu’on ne peut supprimer, ont amené pour moi ce petit fait irréparable, si grave, si court, un crime, le plus honteux pour une femme... et je n’éprouve point de désespoir. Si on me l’eût dit hier, je ne l’aurais pas cru. Si on me l’eût affirmé, j’aurais aussitôt songé aux affreux remords dont je devrais être aujourd’hui déchirée. Et je n’en ai pas, presque pas.»

M. de Guilleroy sortit après dîner comme il faisait presque tous les jours.

Alors elle prit sur ses genoux sa petite fille et pleura en l’embrassant; elle pleura des larmes sincères, larmes de la conscience, non point larmes du cœur.

Mais elle ne dormit guère.

Dans les ténèbres de sa chambre, elle se tourmenta davantage des dangers que pouvait lui créer l’attitude du peintre; et la peur lui vint de l’entrevue du lendemain et des choses qu’il lui faudrait dire en le regardant en face.

Levée tôt, elle demeura sur sa chaise longue durant toute la matinée, s’efforçant de prévoir ce qu’elle avait à craindre, ce qu’elle aurait à répondre, d’être prête pour toutes les surprises.

Elle partit de bonne heure, afin de réfléchir encore en marchant.

Il ne l’attendait guère et se demandait, depuis la veille, ce qu’il devait faire vis-à-vis d’elle.

Après son départ, après cette fuite, à laquelle il n’avait pas osé s’opposer, il était demeuré seul, écoutant encore, bien qu’elle fût loin déjà, le bruit de ses pas, de sa robe, et de la porte retombant, poussée par une main éperdue.