L’attention de Boitelle fut aussitôt partagée entre l’animal et la femme, et il n’aurait su dire vraiment lequel de ces deux êtres il contemplait avec le plus d’étonnement et de plaisir.

La négresse, ayant poussé dehors les ordures du cabaret, leva les yeux, et demeura à son tour éblouie devant l’uniforme du soldat. Elle restait debout, en face de lui, son balai dans les mains comme si elle lui eût porté les armes, tandis que l’araraca continuait à s’incliner. Or le troupier, au bout de quelques instants, fut gêné par cette attention, et il s’en alla à petits pas, pour n’avoir point l’air de battre en retraite.

Mais il revint. Presque chaque jour il passa devant le Café des Colonies, et souvent il aperçut à travers les vitres la petite bonne à peau noire qui servait des bocks ou de l’eau-de-vie aux matelots du port. Souvent aussi elle sortait en l’apercevant; bientôt, même, sans s’être jamais parlé, ils se sourirent comme des connaissances; et Boitelle se sentait le cœur remué, en voyant luire tout à coup, entre les lèvres sombres de la fille, la ligne éclatante de ses dents. Un jour enfin il entra, et fut tout surpris en constatant qu’elle parlait français comme tout le monde. La bouteille de limonade, dont elle accepta de boire un verre, demeura, dans le souvenir du troupier, mémorablement délicieuse; et il prit l’habitude de venir absorber, en ce petit cabaret du port, toutes les douceurs liquides que lui permettait sa bourse.

C’était pour lui une fête, un bonheur auquel il pensait sans cesse, de regarder la main noire de la petite bonne verser quelque chose dans son verre, tandis que les dents riaient, plus claires que les yeux. Au bout de deux mois de fréquentation, ils devinrent tout à fait bons amis, et Boitelle, après le premier étonnement de voir que les idées de cette négresse étaient pareilles aux bonnes idées des filles du pays, qu’elle respectait l’économie, le travail, la religion et la conduite, l’en aima davantage, s’éprit d’elle au point de vouloir l’épouser.

Il lui dit ce projet qui la fit danser de joie. Elle avait d’ailleurs quelque argent, laissé par une marchande d’huîtres, qui l’avait recueillie quand elle fut déposée sur le quai du Havre par un capitaine américain. Ce capitaine l’avait trouvée âgée d’environ six ans, blottie sur des balles de coton dans la cale de son navire, quelques heures après son départ de New-York. Venant au Havre, il y abandonna aux soins de cette écaillère apitoyée ce petit animal noir caché à son bord, il ne savait par qui ni comment. La vendeuse d’huîtres étant morte, la jeune négresse devint bonne au Café des Colonies.

Antoine Boitelle ajouta:

—Ça se fera si les parents n’y opposent point. J’irai jamais contre eux, t’entends ben, jamais! Je vas leur en toucher deux mots à la première fois que je retourne au pays.

La semaine suivante en effet, ayant obtenu vingt-quatre heures de permission, il se rendit dans sa famille qui cultivait une petite ferme à Tourteville, près d’Yvetot.

Il attendit la fin du repas, l’heure où le café baptisé d’eau-de-vie rendait les cœurs plus ouverts, pour informer ses ascendants qu’il avait trouvé une fille répondant si bien à ses goûts, à tous ses goûts, qu’il ne devait pas en exister une autre sur la terre pour lui convenir aussi parfaitement.

Les vieux, à ce propos, devinrent aussitôt circonspects, et demandèrent des explications. Il ne cacha rien d’ailleurs que la couleur de son teint.