—La v’là! J’ vous avais ben dit qu’à première vue alle est un brin détournante, mais sitôt qu’on la connaît, vrai de vrai, y a rien de plus plaisant sur la terre. Dites-y bonjour qu’à ne s’émeuve point.
Alors la mère Boitelle, intimidée elle-même à perdre la raison, fit une espèce de révérence, tandis que le père ôtait sa casquette en murmurant: «J’ vous la souhaite à vot’ désir». Puis sans s’attarder on grimpa dans la carriole, les deux femmes au fond sur des chaises qui les faisaient sauter en l’air à chaque cahot de la route, et les deux hommes par devant, sur la banquette.
Personne ne parlait. Antoine, inquiet, sifflotait un air de caserne, le père fouettait le bidet, et la mère regardait de coin, en glissant des coups d’œil de fouine, la négresse dont le front et les pommettes reluisaient sous le soleil comme des chaussures bien cirées.
Voulant rompre la glace, Antoine se retourna.
—Eh bien, dit-il, on ne cause pas?
—Faut le temps, répondit la vieille.
Il reprit:
—Allons, raconte à la p’tite l’histoire des huit œufs de ta poule.
C’était une farce célèbre dans la famille. Mais comme sa mère se taisait toujours, paralysée par l’émotion, il prit lui-même la parole et narra, en riant beaucoup, cette mémorable aventure. Le père, qui la savait par cœur, se dérida aux premiers mots; sa femme bientôt suivit l’exemple, et la négresse elle-même, au passage le plus drôle, partit tout à coup d’un tel rire, d’un rire si bruyant, roulant, torrentiel, que le cheval excité fit un petit temps de galop.
La connaissance était faite. On causa.