«Oh! père, mon père, j’ai eu peur, une peur lâche, indigne, peur de vous surtout, de vous si bon, et trompé par moi, peur pour lui encore—vous l’auriez tué—pour moi aussi, peut-être, est-ce que je sais, j’étais affolée, éperdue, j’ai cru l’acheter encore une fois ce misérable qui m’aimait aussi, quelle honte!
«Nous sommes si faibles, nous autres, que nous perdons la tête bien plus que vous. Et puis, quand on est tombé, on tombe toujours plus bas, plus bas. Est-ce que je sais ce que j’ai fait? J’ai compris seulement qu’un de vous deux et moi allions mourir—et je me suis donnée à cette brute.
«Vous voyez, père, que je ne cherche pas à m’excuser.
«Alors, alors—alors, ce que j’aurais dû prévoir est arrivé—il m’a prise et reprise quand il a voulu en me terrifiant. Il a été aussi mon amant, comme l’autre, tous les jours. Est-ce pas abominable? Et quel châtiment, père?
«Alors, moi, je me suis dit. Il faut mourir. Vivante, je n’aurais pu vous confesser un pareil crime. Morte, j’ose tout. Je ne pouvais plus faire autrement que de mourir, rien ne m’aurait lavée, j’étais trop tachée. Je ne pouvais plus aimer, ni être aimée; il me semblait que je salissais tout le monde, rien qu’en donnant la main.
«Tout à l’heure, je vais aller prendre mon bain et je ne reviendrai pas.
«Cette lettre pour vous ira chez mon amant. Il la recevra après ma mort, et sans rien comprendre, vous la fera tenir, accomplissant mon dernier vœu. Et vous la lirez, vous, en revenant du cimetière.
«Adieu, père, je n’ai plus rien à vous dire. Faites ce que vous voudrez, et pardonnez-moi.»
Le colonel s’essuya le front couvert de sueur. Son sang-froid, le sang-froid des jours de bataille lui était revenu tout à coup.
Il sonna.