—Tu as été malheureux?
—Très malheureux.
Il était debout, devant moi, enveloppé de son burnous, et sa voix me fit passer un frisson sur la peau, tant elle me sembla douloureuse.
Il reprit après un moment de silence:
—Je peux te raconter mon chagrin. Cela me fera peut-être du bien d’en parler.
—Raconte.
—Tu le veux?
—Oui.
—Voilà. Tu te rappelles bien ce que j’étais au collège: une manière de poète élevé dans une pharmacie. Je rêvais de faire des livres, et j’essayai, après mon baccalauréat. Cela ne me réussit pas. Je publiai un volume de vers, puis un roman, sans vendre davantage l’un que l’autre, puis une pièce de théâtre qui ne fut pas jouée.
Alors, je devins amoureux. Je ne te raconterai pas ma passion. A côté de la boutique de papa, il y avait un tailleur, lequel était père d’une fille. Je l’aimai. Elle était intelligente, ayant conquis ses diplômes d’instruction supérieure, et avait un esprit vif, sautillant, très en harmonie, d’ailleurs, avec sa personne. On lui eût donné quinze ans bien qu’elle en eût plus de vingt-deux. C’était une toute petite femme, fine de traits, de lignes, de ton, comme une aquarelle délicate. Son nez, sa bouche, ses yeux bleus, ses cheveux blonds, son sourire, sa taille, ses mains, tout cela semblait fait pour une vitrine et non pour la vie à l’air. Pourtant elle était vive, souple et active incroyablement. J’en fus très amoureux. Je me rappelle deux ou trois promenades au jardin du Luxembourg, auprès de la fontaine de Médicis, qui demeureront assurément les meilleures heures de ma vie. Tu connais, n’est-ce pas, cet état bizarre de folie tendre qui fait que nous n’avons plus de pensée que pour des actes d’adoration? On devient véritablement un possédé que hante une femme, et rien n’existe plus pour nous à côté d’elle.