Je la quittai, et m’en allai seul, par les rues. Que se passait-il? J’avais eu, en face d’elle, l’intuition de sa fausseté. Maintenant je n’y pouvais croire; et quand je rentrai pour dîner, je m’accusais d’avoir suspecté, même une seconde, sa sincérité.

As-tu été jaloux, toi? oui ou non, qu’importe! La première goutte de jalousie était tombée sur mon cœur. Ce sont des gouttes de feu. Je ne formulais rien, je ne croyais rien. Je savais seulement qu’elle avait menti. Songe que tous les soirs, quand nous restions en tête à tête, après le départ des clients et des commis, soit qu’on allât flâner jusqu’au port, quand il faisait beau, soit qu’on demeurât à bavarder dans mon bureau, s’il faisait mauvais, je laissais s’ouvrir mon cœur devant elle avec un abandon sans réserve, car je l’aimais. Elle était une part de ma vie, la plus grande, et toute ma joie. Elle tenait dans ses petites mains ma pauvre âme captive, confiante et fidèle.

Pendant les premiers jours, ces premiers jours de doute et de détresse avant que le soupçon se précise et grandisse, je me sentis abattu et glacé comme lorsqu’une maladie couve en nous. J’avais froid sans cesse, vraiment froid, je ne mangeais plus, je ne dormais pas.

Pourquoi avait-elle menti? Que faisait-elle dans cette maison? J’y étais entré pour tâcher de découvrir quelque chose. Je n’avais rien trouvé. Le locataire du premier, un tapissier, m’avait renseigné sur tous ses voisins, sans que rien ne me jetât sur une piste. Au second habitait une sage-femme, au troisième une couturière et une manicure, dans les combles deux cochers avec leurs familles.

Pourquoi avait-elle menti? Il lui aurait été si facile de me dire qu’elle venait de chez la couturière ou de chez la manicure. Oh! quel désir j’ai eu de les interroger aussi! Je ne l’ai pas fait de peur qu’elle en fût prévenue et qu’elle connût mes soupçons.

Donc, elle était entrée dans cette maison et me l’avait caché. Il y avait un mystère. Lequel? Tantôt j’imaginais des raisons louables, une bonne œuvre dissimulée, un renseignement à chercher, je m’accusais de la suspecter. Chacun de nous n’a-t-il pas le droit d’avoir ses petits secrets innocents, une sorte de seconde vie intérieure dont on ne doit compte à personne? Un homme, parce qu’on lui a donné pour compagne une jeune fille, peut-il exiger qu’elle ne pense et ne fasse plus rien sans l’en prévenir avant ou après? Le mot mariage veut-il dire renoncement à toute indépendance, à toute liberté? Ne se pouvait-il faire qu’elle allât chez une couturière sans me le dire ou qu’elle secourût la famille d’un des cochers? Ne se pouvait-il aussi que sa visite dans cette maison, sans être coupable, fût de nature à être, non pas blâmée, mais critiquée par moi? Elle me connaissait jusque dans mes manies les plus ignorées et craignait peut-être, sinon un reproche, du moins une discussion. Ses mains étaient fort jolies, et je finis par supposer qu’elle les faisait soigner en cachette par la manicure du logis suspect et qu’elle ne l’avouait point pour ne pas paraître dissipatrice. Elle avait de l’ordre, de l’épargne, mille précautions de femme économe et entendue aux affaires. En confessant cette petite dépense de coquetterie elle se serait sans doute jugée amoindrie à mes yeux. Les femmes ont tant de subtilités et de roueries natives dans l’âme.

Mais tous mes raisonnements ne me rassuraient point. J’étais jaloux. Le soupçon me travaillait, me déchirait, me dévorait. Ce n’était pas encore un soupçon, mais le soupçon. Je portais en moi une douleur, une angoisse affreuse, une pensée encore voilée—oui, une pensée avec un voile dessus—ce voile, je n’osais pas le soulever, car, dessous, je trouverais un horrible doute... Un amant!... N’avait-elle pas un amant?... Songe! songe! Cela était invraisemblable, impossible... et pourtant?...

La figure de Montina passait sans cesse devant mes yeux. Je le voyais, ce grand bellâtre aux cheveux luisants, lui sourire dans le visage, et je me disais: «C’est lui.»

Je me faisais l’histoire de leur liaison. Ils avaient parlé d’un livre ensemble, discuté l’aventure d’amour, trouvé quelque chose qui leur ressemblait, et de cette analogie avaient fait une réalité.

Et je les surveillais, en proie au plus abominable supplice que puisse endurer un homme. J’avais acheté des chaussures à semelles de caoutchouc afin de circuler sans bruit, et je passais ma vie maintenant à monter et à descendre mon petit escalier en limaçon pour les surprendre. Souvent, même, je me laissais glisser sur les mains, la tête la première, le long des marches, afin de voir ce qu’ils faisaient. Puis je devais remonter à reculons, avec des efforts et une peine infinis, après avoir constaté que le commis était en tiers.