S’il est reconnu par la science—du jour—que les notes de musique agissant sur certains organismes font apparaître des colorations, si sol peut être rouge, fa lilas ou vert, pourquoi ces mêmes sons ne provoqueraient-ils pas aussi des saveurs dans la bouche et des senteurs dans l’odorat? Pourquoi les délicats un peu hystériques ne goûteraient-ils pas toutes choses avec tous leurs sens en même temps, et pourquoi aussi les symbolistes ne révéleraient-ils point des sensibilités délicieuses aux êtres de leur race, poètes incurables et privilégiés? C’est là une simple question de pathologie artistique bien plus que de véritable esthétique.

Ne se peut-il en effet que quelques-uns de ces écrivains intéressants, névropathes par entraînement, soient arrivés à une telle excitabilité que chaque impression reçue produise en eux une sorte de concert de toutes les facultés perceptrices?

Et n’est-ce pas bien cela qu’exprime leur bizarre poésie de sons qui, tout en ayant l’air inintelligible, essaye de chanter en effet la gamme entière des sensations et de noter par les voisinages des mots, bien plus que par leur accord rationnel et leur signification connue, d’intraduisibles sens, qui sont obscurs pour nous, et clairs pour eux?

Car les artistes sont à bout de ressources, à court d’inédit, d’inconnu, d’émotion, d’images, de tout. On a cueilli depuis l’antiquité toutes les fleurs de leur champ. Et voilà que, dans leur impuissance, ils sentent confusément qu’il pourrait y avoir peut-être pour l’homme un élargissement de l’âme et de la sensation. Mais l’intelligence a cinq barrières entr’ouvertes et cadenassées qu’on appelle les cinq sens, et ce sont ces cinq barrières que les hommes épris d’art nouveau secouent aujourd’hui de toute leur force.

L’Intelligence, aveugle et laborieuse Inconnue, ne peut rien savoir, rien comprendre, rien découvrir que par les sens. Ils sont ses uniques pourvoyeurs, les seuls intermédiaires entre l’Universelle Nature et Elle. Elle ne travaille que sur les renseignements fournis par eux, et ils ne peuvent eux-mêmes les recueillir que suivant leurs qualités, leur sensibilité, leur force et leur finesse.

La valeur de la pensée dépend donc évidemment d’une façon directe de la valeur des organes, et son étendue est limitée par leur nombre.

M. Taine d’ailleurs a magistralement traité et développé cette idée.

Les sens sont au nombre de cinq, rien que de cinq. Ils nous révèlent, en les interprétant, quelques propriétés de la matière environnante qui peut, qui doit recéler un nombre illimité d’autres phénomènes que nous sommes incapables de percevoir.

Supposons que l’homme ait été créé sans oreilles; il vivrait tout de même à peu près de la même façon, mais pour lui l’Univers serait muet; il n’aurait aucun soupçon du bruit et de la musique, qui sont des vibrations transformées.

Mais s’il avait reçu en don d’autres organes, puissants et délicats, doués aussi de cette propriété de métamorphoser en perceptions nerveuses les actions et les attributs de tout l’inexploré qui nous entoure, combien plus varié serait le domaine de notre savoir et de nos émotions!