Carmen, en ce moment, passionne le peuple sicilien, et on entend, du matin au soir, fredonner par les rues le fameux «Toréador».
La rue, à Palerme, n’a rien de particulier. Elle est large et belle dans les quartiers riches, et ressemble, dans les quartiers pauvres, à toutes les ruelles étroites, tortueuses et colorées des villes d’Orient.
Les femmes, enveloppées de loques de couleurs éclatantes, rouges, bleues ou jaunes, causent devant leurs portes et vous regardent passer avec leurs yeux noirs, qui brillent sous la forêt de leurs cheveux sombres.
Parfois, devant le bureau de la loterie officielle qui fonctionne en permanence comme un service religieux et rapporte à l’Etat de gros revenus, on assiste à une petite scène drôle et typique.
En face est la madone, dans sa niche accrochée au mur, avec la lanterne qui brille à ses pieds. Un homme sort du bureau, son billet de loterie à la main, met un sou dans le tronc sacré qui ouvre sa petite bouche noire devant la statue, puis il se signe avec le papier numéroté qu’il vient de recommander à la Vierge, en l’appuyant d’une aumône.
On s’arrête, de place en place, devant les marchands des vues de Sicile, et l’œil tombe sur une étrange photographie qui représente un souterrain plein de morts, de squelettes grimaçants bizarrement vêtus. On lit dessous: «Cimetière des Capucins.»
Qu’est-ce que cela? Si on le demande à un habitant de Palerme, il répond avec dégoût: «N’allez pas voir cette horreur. C’est une chose affreuse, sauvage, qui ne tardera pas à disparaître, heureusement. D’ailleurs, on n’enterre plus là dedans depuis plusieurs années.»
Il est difficile d’obtenir des renseignements plus détaillés et plus précis, tant la plupart des Siciliens semblent éprouver d’horreur pour ces extraordinaires catacombes.
Voici pourtant ce que je finis par apprendre. La terre sur laquelle est bâti le couvent des Capucins possède la singulière propriété d’activer si fort la décomposition de la chair morte, qu’en un an, il ne reste plus rien sur les os, qu’un peu de peau noire séchée, collée, et qui garde, parfois, les poils de la barbe et des joues.
On enferme donc les cercueils en de petits caveaux latéraux qui contiennent chacun huit ou dix trépassés, et, l’année finie, on ouvre la bière d’où l’on retire la momie, momie effroyable, barbue, convulsée, qui semble hurler, qui semble travaillée par d’horribles douleurs. Puis, on la suspend dans une des galeries principales, où la famille vient la visiter de temps en temps. Les gens qui voulaient être conservés par cette méthode de séchage le demandaient avant leur mort, et ils resteront éternellement alignés sous ces voûtes sombres, à la façon des objets qu’on garde dans les musées, moyennant une rétribution annuelle versée par les parents. Si les parents cessent de payer, on enfouit tout simplement le défunt, à la manière ordinaire.