Toute créature devant qui s’exalte leur rêve est le symbole d’un être mystérieux, mais féerique: l’être qu’ils chantent, ces chanteurs d’illusions. Elle est, cette vivante adorée par eux, quelque chose comme la statue peinte, image d’un dieu devant qui s’agenouille le peuple. Où est ce dieu? Quel est ce dieu? Dans quelle partie du ciel habite l’inconnue qu’ils ont tous idolâtrée, ces fous, depuis le premier rêveur jusqu’au dernier? Sitôt qu’ils touchent une main qui répond à leur pression, leur âme s’envole dans l’invisible songe, loin de la charnelle réalité.

La femme qu’ils étreignent, ils la transforment, la complètent, la défigurent avec leur art de poètes. Ce ne sont pas ses lèvres qu’ils baisent, ce sont les lèvres rêvées. Ce n’est pas au fond de ses yeux bleus ou noirs que se perd ainsi leur regard exalté, c’est dans quelque chose d’inconnu et d’inconnaissable! L’œil de leur maîtresse n’est que la vitre par laquelle ils cherchent à voir le paradis de l’amour idéal.

Mais si quelques femmes troublantes peuvent donner à nos âmes cette rare illusion, d’autres ne font qu’exciter en nos veines l’amour impétueux d’où sort notre race.

La Vénus de Syracuse est la parfaite expression de cette beauté puissante, saine et simple. Ce torse admirable, en marbre de Paros, est, dit-on, la Vénus Callipyge décrite par Athénée et Lampride, et qui fut donnée par Héliogabale aux Syracusains.

Elle n’a pas de tête! Qu’importe? Le symbole en est devenu plus complet. C’est un corps de femme qui exprime toute la poésie réelle de la caresse.

Schopenhauer a dit que la nature, voulant perpétuer l’espèce, a fait de la reproduction un piège.

Cette forme de marbre, vue à Syracuse, c’est bien le piège humain deviné par l’artiste antique, la femme qui cache et montre l’affolant mystère de la vie.

Est-ce un piège? Tant pis! elle appelle la bouche, elle attire la main, elle offre aux baisers la palpable réalité de la chair admirable, de la chair élastique et blanche, ronde et ferme et délicieuse sous l’étreinte.

Elle est divine, non pas parce qu’elle exprime une pensée, mais seulement parce qu’elle est belle.

Et on songe, en l’admirant, au bélier de bronze de Syracuse, le plus beau morceau du musée de Palerme, qui, lui aussi, semble contenir toute l’animalité du monde. La bête puissante est couchée, le corps sur ses pattes et la tête tournée à gauche. Et cette tête d’animal semble une tête de dieu, de dieu bestial, impur et superbe. Le front est large et frisé, les yeux écartés, le nez en bosse, long, fort et ras, d’une prodigieuse expression brutale. Les cornes, rejetées en arrière, tombent, s’enroulent et se recourbent, écartant leurs pointes aiguës sous les oreilles minces qui ressemblent elles-mêmes à deux cornes. Et le regard de la bête vous pénètre, stupide, inquiétant et dur. On sent le fauve en approchant de ce bronze.