J’entre. Des mendiants, des vieillards, des enfants, des femmes, sont accroupis, sur chaque marche, la main tendue, et demandent l’aumône en arabe. A droite, dans une petite construction couronnée aussi de faïences, est une première sépulture, et l’on aperçoit, par la porte ouverte, des fidèles, assis devant le tombeau. Plus bas s’arrondit le dôme éclatant de la koubba du marabout Abd-er-Rahman, à côté du minaret mince et carré d’où l’on appelle à la prière.
Voici, tout le long de la descente, d’autres tombes plus humbles, puis celle du célèbre Ahmed, bey de Constantine, qui fit dévorer par des chiens le ventre des prisonniers français.
De la dernière terrasse à l’entrée du marabout, la vue est délicieuse. Notre-Dame d’Afrique, au loin, domine Saint-Eugène et toute la mer, qui s’en va jusqu’à l’horizon, où elle se mêle au ciel. Puis, plus près, à droite, c’est la ville arabe, montant, de toit en toit, jusqu’à la zaouia et étageant encore, au-dessus, ses petites maisons de craie. Autour de moi, des tombes, un cyprès, un figuier, et des ornements mauresques encadrant et crénelant tous les murs sacrés.
Après m’être déchaussé, je pénètre dans la koubba. D’abord, dans une pièce étroite, un savant musulman, assis sur ses talons, lit un manuscrit qu’il tient de ses deux mains, à la hauteur des yeux. Des livres, des parchemins sont étalés autour de lui sur les nattes. Il ne tourne pas la tête.
Plus loin, j’entends un frémissement, un chuchotement. A mon approche, toutes les femmes accroupies autour du tombeau se couvrent la figure avec vivacité. Elles ont l’air de gros flocons de linge blanc où brillent des yeux. Au milieu d’elles, dans cette écume de flanelle, de soie, de laine et de toile, des enfants dorment ou s’agitent, vêtus de rouge, de bleu, de vert: c’est charmant et naïf. Elles sont chez elles, chez leur saint, dont elles ont paré la demeure,—car Dieu est trop loin pour leur esprit borné, trop grand pour leur humilité.
Elles ne se tournent pas vers la Mecque, elles, mais vers le corps du marabout, et elles se mettent sous sa protection directe, qui est encore, qui est toujours la protection de l’homme. Leurs yeux de femmes, leurs yeux doux et tristes, soulignés par deux bandeaux blancs, ne savent pas voir l’immatériel, ne connaissent que la créature. C’est le mâle qui, vivant, les nourrit, les défend, les soutient; c’est encore le mâle qui parlera d’elles à Dieu, après sa mort. Elles sont là tout près de la tombe parée et peinturlurée, un peu semblable à un lit breton mis en couleur et couvert d’étoffes, de soieries, de drapeaux, de cadeaux apportés.
Elles chuchotent, elles causent entre elles, et racontent au marabout leurs affaires, leurs soucis, leurs disputes, les griefs contre le mari. C’est une réunion intime et familière de bavardages autour d’une relique.
Toute la chapelle est pleine de leurs dons bizarres: de pendules de toutes grandeurs qui marchent, battent les secondes et sonnent les heures, de bannières votives, de lustres de toute sorte, en cuivre et en cristal. Ces lustres sont si nombreux qu’on ne voit plus le plafond. Ils pendent côte à côte, de tailles différentes comme dans la boutique d’un lampiste. Les murs sont décorés de faïences élégantes d’un dessin charmant, dont les couleurs dominantes sont toujours le vert et le rouge. Le sol est couvert de tapis, et le jour tombe de la coupole par des groupes de trois fenêtres cintrées, dont une domine les deux autres.
Ce n’est plus la mosquée sévère, nue, où Dieu est seul; c’est un boudoir, orné pour la prière par le goût enfantin de femmes sauvages. Souvent des galants viennent les voir en ce lieu, leur donner un rendez-vous, leur dire quelques mots en secret. Des Européens, qui parlent l’arabe, nouent ici, parfois, des relations avec ces créatures enveloppées et lentes dont on ne voit que le regard.
Lorsque la confrérie masculine du marabout vient à son tour faire ses dévotions, elle n’a point pour le saint habitant du lieu les mêmes attentions exclusives. Après avoir témoigné leur respect au sépulcre, les hommes se tournent vers la Mecque et adorent Dieu,—car il n’y a de divinité que Dieu,—comme ils répètent en toutes leurs prières.