Les trois premiers chapitres de La Vie errante ont paru dans l’Écho de Paris en janvier 1890. Dans les autres, Maupassant a repris un assez grand nombre d’articles publiés dans le Figaro en 1885, dans le Gil-Blas en 1885 et 1886, dans la Nouvelle Revue en novembre 1886 et dans le Gaulois et l’Écho de Paris en 1888-1889.
Le volume a paru en 1890.
VENISE.
8 mai 1885.
Venise! Est-il une ville qui ait été plus admirée, plus célébrée, plus chantée par les poètes, plus désirée par les amoureux, plus visitée et plus illustre?
Venise! Est-il un nom dans les langues humaines qui ait fait rêver plus que celui-là? Il est joli, d’ailleurs, sonore et doux; il évoque d’un seul coup dans l’esprit un éclatant défilé de souvenirs magnifiques et tout un horizon de songes enchanteurs.
Venise! Ce seul mot semble faire éclater dans l’âme une exaltation, il excite tout ce qu’il y a de poétique en nous, il provoque toutes nos facultés d’admiration. Et quand nous arrivons dans cette ville singulière, nous la contemplons infailliblement avec des yeux prévenus et ravis, nous la regardons avec nos rêves.
Car il est presque impossible à l’homme qui va par le monde de ne pas mêler son imagination à la vision des réalités. On accuse les voyageurs de mentir et de tromper ceux qui les lisent. Non, ils ne mentent pas, mais ils voient avec leur pensée bien plus qu’avec leur regard. Il suffit d’un roman qui nous a charmés, de vingt vers qui nous ont émus, d’un récit qui nous a captivés pour nous préparer au lyrisme spécial des coureurs de route, et quand nous sommes ainsi excités, de loin, par le désir d’un pays, il nous séduit irrésistiblement.
Aucun coin de la terre n’a donné lieu, plus que Venise, à cette conspiration de l’enthousiasme. Lorsque nous pénétrons pour la première fois dans la lagune tant vantée il est presque impossible de réagir contre notre sentiment anticipé, de subir une désillusion. L’homme qui a lu, qui a rêvé, qui sait l’histoire de la cité où il entre, qui est pénétré par toutes les opinions de ceux qui l’ont précédé, emporte avec lui ses impressions presque toutes faites; il sait ce qu’il doit aimer, ce qu’il doit mépriser, ce qu’il doit admirer.
Le train traverse d’abord une plaine, criblée de flaques d’eau bizarres. On dirait une sorte de carte de géographie, avec les océans et les continents; puis le sol disparaît peu à peu; le convoi court, sur un talus d’abord et bientôt il s’élance sur un pont démesuré jeté dans la mer et qui s’en va vers la ville aperçue là-bas, élevant ses clochers et ses monuments au-dessus de la nappe immobile et illimitée des eaux. Quelques îlots portant des fermes apparaissent de temps en temps, à droite ou à gauche.