—Je m’enrhume tout à fait. Laissez-moi partir, mon ami. Le soleil reviendra bien vite, et je ferai comme lui.
Il n’insista pas, découragé, comprenant qu’aucun effort ne pourrait vaincre à présent l’inertie de cet être sans élan, que c’était fini, fini pour toujours d’espérer, d’attendre des mots balbutiés dans cette bouche tranquille, un éclair dans ces yeux calmes. Et soudain il sentit surgir en lui la résolution violente d’échapper à cette suppliciante domination. Elle l’avait cloué sur une croix; il y saignait de tous ses membres, et elle le regardait agoniser sans comprendre sa souffrance, contente même d’avoir fait ça. Mais il s’arracherait de ce poteau mortel, en y laissant des morceaux de son corps, des lambeaux de sa chair et tout son cœur déchiqueté. Il se sauverait comme une bête que des chasseurs ont presque tuée, il irait se cacher dans une solitude où il finirait peut-être par cicatriser ses plaies et ne plus sentir que les sourdes douleurs dont tressaillent jusqu’à leur mort les mutilés.
—Adieu donc, lui dit-il.
Elle fut saisie par la tristesse de sa voix et reprit:
—A ce soir, mon ami.
Il répéta:
—A ce soir... adieu.
Puis il la reconduisit à la porte du jardin, et revint s’asseoir, seul, devant le foyer.
Seul! Qu’il faisait froid en effet! Et qu’il était triste! C’était fini! Ah! quelle horrible pensée! Fini d’espérer, d’attendre, de rêver d’elle avec cette brûlure au cœur qui nous fait vivre par moments, sur cette sombre terre, à la façon des feux de joie allumés dans les soirs obscurs. Adieu les nuits d’émotion solitaire où presque jusqu’au jour il marchait à travers sa chambre en pensant à elle, et les réveils où il se disait en ouvrant les yeux: «Je la verrai tantôt à notre petite maison».
Comme il l’aimait! comme il l’aimait! comme ce serait dur et long de se guérir d’elle! Elle était partie parce qu’il faisait froid! Il la voyait, comme tout à l’heure, le regardant et l’ensorcelant, l’ensorcelant pour mieux crever son cœur. Ah! comme elle l’avait bien crevé! de part en part, d’un seul et dernier coup. Il sentait le trou: une blessure ancienne déjà, entr’ouverte puis pansée par elle, et qu’elle venait de rendre inguérissable en y plongeant comme un couteau sa mortelle indifférence. Il sentait même que de ce cœur crevé quelque chose coulait en lui qui emplissait son corps, montait à sa gorge et l’étouffait. Alors, posant ses deux mains sur ses yeux, comme pour se cacher à lui-même cette faiblesse, il se mit à pleurer. Elle était partie parce qu’il faisait froid! Il aurait marché nu, dans la neige, pour la rejoindre n’importe où. Il se serait jeté du haut d’un toit, rien que pour tomber à ses pieds. Le souvenir d’une vieille histoire lui vint, dont on a fait une légende: celle de la Côte des deux Amants, qu’on voit en allant à Rouen. Une jeune fille, obéissant au caprice cruel de son père, qui lui défendait d’épouser son amant si elle ne parvenait à le porter elle-même au sommet de la rude montagne, l’y traîna, marchant sur les mains et les genoux, et mourut en arrivant. L’amour n’est donc plus qu’une légende, faite pour être chantée en vers ou contée en des romans trompeurs.