—Elles connaissent, comprennent et savourent ce qui les fait valoir: la toilette et le bijou qui changent de mode tous les dix ans; mais elles ignorent ce qui est d’une sélection rare et constante, ce qui exige une grande et délicate pénétration artiste, et un exercice désintéressé, purement esthétique de leurs sens. Elles ont d’ailleurs des sens très rudimentaires, des sens de femelles, peu perfectibles, inaccessibles à ce qui ne touche pas directement l’égotisme féminin qui absorbe tout en elles. Leur finesse est de sauvage, d’indien, de guerre, de piège. Elles sont même presque impuissantes à goûter les jouissances matérielles d’ordre inférieur qui exigent une éducation physique et une attention raffinée d’un organe, comme la gourmandise. Quand elles arrivent, par exception, à respecter la bonne cuisine, elles demeurent toujours incapables de comprendre les grands vins, qui parlent seulement au palais des hommes, car le vin parle.
Il donna sur le pavé un nouveau coup de canne, qui scanda ce dernier mot, et mit un point à sa phrase.
Puis il reprit:
—Il ne faut pas leur demander tant d’ailleurs. Mais cette absence de goût et de compréhension qui obscurcit leur vue intellectuelle quand il s’agit de choses élevées, les aveugle souvent bien davantage encore quand il s’agit de nous. Il est inutile, pour les séduire, d’avoir de l’âme, du cœur, de l’intelligence, des qualités et des mérites exceptionnels, comme autrefois, où on s’éprenait d’un homme pour sa valeur et son courage. Celles d’aujourd’hui sont des cabotines, les cabotines de l’amour, répétant de chic une pièce qu’elles jouent par tradition et à laquelle elles ne croient plus. Il leur faut des cabotins pour leur donner la réplique et mentir leur rôle comme elles. J’entends par cabotins les pîtres du monde ou d’ailleurs.
Ils marchèrent quelques moments en silence, l’un à côté de l’autre. Mariolle l’avait écouté avec attention, répétant mentalement ses phrases, l’approuvant de toute sa douleur. Il savait, d’ailleurs, qu’une sorte d’aventurier italien venu pour donner des assauts à Paris, le prince Epilati, gentilhomme de salles d’armes, dont on parlait partout et dont on vantait beaucoup l’élégance et la souple vigueur, exhibées au high-life et à la cocoterie d’élite sous des maillots collants de soie noire, accaparait en ce moment l’attention et la coquetterie de la petite baronne de Frémines.
Comme Lamarthe continuait à se taire, il lui dit:
—C’est notre faute; nous choisissons mal, il y a d’autres femmes que celles-là!
Le romancier répliqua:
—Les seules encore capables d’attachement sont les demoiselles de magasin ou les petites bourgeoises sentimentales, pauvres et mal mariées. J’ai porté quelquefois secours à une de ces âmes en détresse. Elles sont débordantes de sentiment, mais de sentiment si vulgaire que le troquer contre le nôtre c’est faire l’aumône. Or je dis que dans notre jeune société riche, où les femmes n’ont envie et besoin de rien et n’ont d’autre désir que d’être un peu distraites, sans dangers à courir, où les hommes ont réglementé le plaisir comme le travail, je dis que l’antique, charmant et puissant attrait naturel qui poussait jadis les sexes l’un vers l’autre a disparu.
Mariolle murmura: