Après un silence plein de calculs fictifs, il exagéra.

—Quinze ou vingt jours.

—C’est beaucoup, reprit-elle en riant... Moi, si j’ai encore mal aux nerfs comme cette nuit, j’y retournerai avant deux jours.

Suffoqué par l’émotion, il eut envie de crier: «Merci!» Il se contenta de baiser, d’un baiser d’amant, la main qu’elle lui tendait pour la dernière fois.

Et, après mille compliments, remerciements et affirmations de sympathie échangés avec les Valsaci et M. de Pradon un peu rassuré par l’annonce de ce voyage, il monta dans sa voiture, et s’éloigna, la tête tournée vers elle.

Il rentra à Paris sans s’arrêter, et ne vit rien sur sa route. Durant toute la nuit, encoigné dans son wagon, les yeux mi-clos, les bras croisés, l’âme plongée dans un souvenir, il n’eut d’autre pensée que celle de son rêve réalisé. Dès qu’il fut chez lui, dès sa première minute d’arrêt, dans le silence de la bibliothèque où il se tenait d’ordinaire, où il travaillait, où il écrivait, où il se sentait presque toujours calme dans le voisinage amical de ses livres, de son piano et de son violon, commença en lui ce supplice continu de l’impatience qui agite comme une fièvre les cœurs insatiables. Surpris de ne pouvoir s’attacher à rien, s’occuper à rien, de juger insuffisantes, non seulement à absorber sa pensée, mais même à immobiliser son corps, les habitudes ordinaires dont il distrayait sa vie intime, la lecture et la musique, il se demanda ce qu’il allait faire pour apaiser ce trouble nouveau. Un besoin de sortir, de marcher, de remuer semblait entré en lui, physique et inexplicable, cette crise d’agitation inoculée au corps par la pensée, et qui est simplement une instinctive et inapaisable envie de chercher et de retrouver quelqu’un.

Il mit son pardessus, prit son chapeau, ouvrit sa porte, et, en descendant l’escalier, il se demandait: «Où vais-je?» Alors une idée à laquelle il ne s’était point encore arrêté le saisit.—Il lui fallait, pour abriter leurs rencontres, un logis secret, discret et joli.

Il chercha, il marcha, parcourut des avenues après des rues, des boulevards après les avenues, examina avec inquiétude les concierges à sourires complaisants, les loueuses à mines suspectes, les appartements à étoffes douteuses, et il rentra le soir, découragé. Dès neuf heures le lendemain, il se remettait en quête, et il finit par découvrir, à la nuit tombante, dans une ruelle d’Auteuil, au fond d’un jardin ayant trois issues, un pavillon solitaire qu’un tapissier du voisinage promit de garnir en deux jours. Il choisit les étoffes, voulut des meubles très simples, en bois de pin verni, et des tapis fort épais. Ce jardin était sous la garde d’un boulanger qui habitait près d’une des portes. Un arrangement fut conclu avec la femme de ce commerçant pour tous les soins à donner au logis. Un horticulteur du quartier s’engagea aussi à emplir de fleurs les plates-bandes.

Toutes les dispositions à prendre le retinrent jusqu’à huit heures, et, quand il rentra chez lui, harassé de fatigue, il vit, avec un battement de cœur, une dépêche sur son bureau. L’ayant ouverte:

«Je serai chez moi demain soir, disait-elle. Recevrez instructions.