Devant la place de la Bourse, Roland contempla, comme il faisait chaque jour, le bassin du Commerce plein de navires, prolongé par d'autres bassins, où les grosses coques, ventre à ventre, se touchaient sur quatre ou cinq rangs. Tous les mâts innombrables; sur une étendue de plusieurs kilomètres de quais, tous les mâts avec les vergues, les flèches, les cordages, donnaient à cette ouverture au milieu de la ville l'aspect d'un grand bois mort. Au-dessus de cette forêt sans feuilles, les goélands tournoyaient, épiant pour s'abattre, comme une pierre qui tombe, tous les débris jetés à l'eau; et un mousse, qui rattachait une poulie à l'extrémité d'un cacatois, semblait monté là pour chercher des nids.
—Voulez-vous dîner avec nous sans cérémonie aucune, afin de finir ensemble la journée? demanda Mme Roland à Mme Rosémilly.
—Mais oui, avec plaisir; j'accepte aussi sans cérémonie. Ce serait triste de rentrer toute seule ce soir.
Pierre, qui avait entendu et que l'indifférence de la jeune femme commençait à froisser, murmura: «Bon, voici la veuve qui s'incruste, maintenant.» Depuis quelques jours il l'appelait «la veuve». Ce mot, sans rien exprimer, agaçait Jean rien que par l'intonation, qui lui paraissait méchante et blessante.
Et les trois hommes ne prononcèrent plus un mot jusqu'au seuil de leur logis. C'était une maison étroite, composée d'un rez-de-chaussée et de deux petits étages, rue Belle-Normande. La bonne, Joséphine, une fillette de dix-neuf ans, servante campagnarde à bon marché, qui possédait à l'excès l'air étonné et bestial des paysans, vint ouvrir, referma la porte, monta derrière ses maîtres jusqu'au salon qui était au premier, puis elle dit:
—Il est v'nu un m'sieu trois fois.
Le père Roland, qui ne lui parlait pas sans hurler et sans sacrer, cria:
—Qui ça est venu, nom d'un chien?
Elle ne se troublait jamais des éclats de voix de son maître, et elle reprit:
—Un m'sieu d'chez l'notaire.